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Avis sur Ascension

Avatar AfroGod
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Ne vous lancez dans la lecture de ce manga que si vous en avez le temps. Plonger dans son ambiance peut être difficile, mais, une fois qu'on y est, il est surtout difficile d'en sortir.
Je me suis pris d'une frénésie cette nuit où j'ai enchaîné les dix premiers tomes, puis les sept derniers aujourd'hui.
J'ai peur de ne pas réussir à lui faire justice.
En plus d'une représentation réaliste de l'escalade et de l'alpinisme, soutenue par des dessins réalistes qui rappellent Vagabond de Takehiko Inoue, ce manga aborde de nombreux thèmes adultes d'une grande portée philosophique.
C'est surtout des réflexions sur le rapport aux autres qui rendent cette lecture intéressante.
Spoilers
Buntaro Mori, notre protagoniste, est un jeune introverti, taciturne, désagréable. Il ne recherche pas la compagnie des autres et il la recherche d'autant moins que son attitude désinvolte provoque une succession de drames qui le font culpabiliser et qui lui attirent la haine des autres.
Un jour, excédé par les pressions de son entourage, incapable de gérer ses émotions autrement, il décide de faire une grosse bêtise : sans expérience et en dépit du danger, il grimpe une gouttière du bâtiment du lycée sur quatre étages puis fait un lâcher jusqu'à un surplomb. Il en retire une sensation qu'il recherchera toute sa vie : la sensation d'être en vie.
Mori est un individualiste, c'est un personnage qui, comme dans la tradition nekketsu, est à la fois pétri d'un talent surhumain et obsédé par sa quête d'accomplissement, ici une quête de hauteur.
Dans ce contexte, les autres ne peuvent être qu'un poids, un frein à son ascension, et ils ne manquent pas de l'être.
Il sont méchants, mesquins, voleurs, dépendants, suiveurs, bruyants, grotesques, vains, pervers.
Mori aime la solitude, mais, poussé par son ambition, et encore novice, il est forcé de coopérer pour atteindre de plus hauts sommets.
Le manga prend le parti de souligner les pensées et émotions du protagoniste en les représentant, en les matérialisant symboliquement en dessins, en métaphores.
Il y a une scène mémorable où Mori sort d'une tente après avoir supporté la compagnie de quatre alpinistes désagréables pendant des heures, en pleine montagne, et où, enfin seul, il est frappé d'une joie intense qui doit être familière à tous les introvertis. Je vous laisse découvrir comment cette émotion est représentée.
"L'enfer, c'est les autres", disait Sartre, et ici c'est précisément le cas, car Mori, dans sa jeunesse, et ceux qui l'accompagnent, sont peut-être voués à l'enfer.
Le récit se fait initiatique et Mori acquiert sa maturité en apprenant à dire non, à faire les choses selon ses propres besoins et sa personnalité.
Par ce courageux changement, Mori apprend à dompter la civilisation et à aimer les lumières de la ville. Il change de nom, adopte celui de sa femme. Il devient l'adulte stable qu'il dédaignait plus tôt, et ça le rend heureux.
Il apprend aussi à faire de la montagne son domaine à lui-seul et à grimper selon ses propres règles, et ne l'aime que plus.
La manière dont, jeune, il abordait la montagne la rendait presque indifférenciable de la ville, avec ses regards, son jugement, sa hiérarchie, comme si la ville le suivait dans les monts enneigés. C'est son expérience, sa maturité, son courage qui permettent de chasser la ville et de vivre pleinement dans la montagne.
Il découvre l'équilibre. Il découvre le besoin des autres et la joie qu'ils peuvent procurer. Il acquiert cette sagesse. Il est transfiguré.
Il se défait de sa culpabilité, il acquiert une maturité émotionnelle.
Il y a aussi cette ambivalence que Buntaro ressent, entre la sécurité et le confort de la civilisation et la dangereuse liberté de la montagne, qui semble l'appeler.
Dans un dernier élan, il accomplit le plus grand des exploits de l'alpinisme et y perd son immortalité.
Mais il a acquis un équilibre émotionnel qui a pris la place de son équilibre physique. C'est un homme heureux et accompli, qui revient de loin.
Si vous vous plongez dans cette histoire, si vous pouvez vous identifier à Buntaro Mori, puis à Buntaro Kato, vous frissonnerez avec eux.
Vous assisterez aussi aux ravages de trop vouloir correspondre à ce que les autres attendent de vous. De vouloir réaliser ce que vos parents n'ont pas pu faire. De vous conformer à l'image négative que les autres ont de vous.
Toutes ces révélations sont soutenues par une beauté poignante, un sens du drame et de la poésie inattendus.

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