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Carnet de santé foireuse par jerome60

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« Tout est parti de ce carnet. Ma bouée de sauvetage, ma soupape, mon crachoir. Après, si je voulais qu’on saisisse mes gribouillis, fallait remettre dans le contexte et développer. […] En posant mes tripes sur la table, le récit s’est imposé. L’errance médicale… les arcanes de la maladie, dans lesquels on zone dans nos chemises trop courtes. Puis refaire surface, petit à petit.»

Ses tripes sur la table… il ne pouvait pas dire mieux. Dans ce pavé de 368 pages, Pozla revient sur une douloureuse expérience vécue à l’automne 2011 et dans les mois qui suivirent. Il y décrit, non sans humour, le long chemin de croix l’ayant amené aux portes de l’enfer. Depuis l’enfance, un mal de ventre ne l’a jamais lâché. Pour les médecins consultés, toujours la même rengaine et toujours la même conclusion : psychosomatique. Sauf que. Les symptômes persistent. S’aggravent même. Et le verdict fini par tomber : « inflammation sérieuse de la paroi de l’intestin grêle. Suspicion d’une maladie de Crohn ». Une maladie rare et incurable. L’opération est inéluctable. 80 cm d’intestin en moins. Le début du calvaire.

Incroyable. Incroyable qu’un gars me racontant ses problèmes gastriques et intestinaux ait pu m’immerger à ce point au plus près de sa souffrance. Avec ses mots à lui. Ses images surtout. Sans jamais tomber dans le geignard. Avec une forme d’autodérision qui nous arrache des sourires, une vision à la fois désespérée et positive. Une volonté permanente de comprendre, d’être à l’écoute de son corps, de trouver coûte que coûte une solution. Le doute, la dépression qui guette et attend son heure. Le soutien inconditionnel de sa femme alors que plus d’un conjoint aurait baissé les bras devant la lourdeur de son cas. Sa fille de quelques mois qu’il ne peut même plus porter tellement il est affaibli. Et puis la pente que l’on commence à remonter. Comprendre que le mal est aussi psychologique, que le ventre et la tête sont intimement liés. S’essayer à l’hypnose, trouver le régime alimentaire qui soulage. L’espoir, toujours, malgré les embûches et les rechutes.

Graphiquement, on sent l’urgence et on navigue entre les Freaks Brothers de Shelton, Reiser et les idées noires de Franquin. Ce carnet de croquis ne devait pas être publié au départ. C’était un phare en pleine tempête, un ballon d’oxygène indispensable gribouillé sur un lit d’hôpital. Souvent, ça part dans tous les sens, symbole d’un esprit torturé par la douleur. Car finalement le personnage principal de l’album, c’est elle. Comment la gérer alors qu’elle vous pousse dans vos derniers retranchements ? Comment la dompter, l’affronter ? S’avouer vaincu parfois devant sa puissance. Comment la représenter ? L’ensemble est d’une inventivité folle, délirante dirons certains. Normal, quand on sait le nombre incalculable de médicaments avalés par le dessinateur et leurs effets sur son métabolisme.

Mais au final, le récit est bien plus structuré qu’il n’y paraît. De toute façon, son ami Manu Larcenet l’avait prévenu : « Si tu n’es pas irréprochable dans la manière dont tu exploites ton sujet, ça fera un livre forcément raté. C’est que tu t’attaques à un Everest, là… ». Mission accomplie, l’Everest a été conquis avec brio. En ce qui me concerne, je suis sorti totalement abasourdi et admiratif devant cet album inoubliable. Pas loin d’être mon plus gros coup de cœur BD de l’année !

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