La révolution russe de 1917 se prépare. Le jeune Alexandre achève ses études de Médecine à Moscou, mais, au cours d’une manifestation de rue pacifiste, il frappe un policier, ce qui lui vaut d’avoir l’Okhrana (police tsariste) à ses trousses. Il va se faire oublier en acceptant un poste de médecin dans une campagne perdue de l’Oural.
A partir de cet argument, l’auteur développe un récit dont la trame pourrait relever de la tranche de vie sociale réaliste : comment un médecin, jeune et donc peu apte à susciter la confiance, peut-il gagner l’adhésion d’une population de paysans très pauvres, arriérés et cousus de superstitions ? C’est un acte chirurgical réussi, imposé de haute lutte contre les réticences des paysans, qui va permettre une intégration relative du jeune médecin dans ce trou perdu.
Ce thème a le mérite de nous rappeler au passage les difficultés de la médecine au début du XXe siècle : diphtérie, phlegmons, pas d’antibiotiques, chirurgie approximative. Alexandre nous fait part de ses craintes et incertitudes, occasionnellement au moyen d’inserts (cauchemar pages 15 et 16).
Toutefois, cette chronique, qui met le héros savant et rationaliste aux prises avec les recettes de bonne femme dérisoires que les paysans préfèrent, pourrait passer pour un acte de militantisme des Lumières contre l’ignorance et l’immobilisme. Pas de quoi motiver le lecteur avec un tel catéchisme hyper-ressassé.
Il en faut plus, et Jaime Martin choisit l’horreur aux limites du fantastique : une créature tue de manière particulièrement sanglante plusieurs habitants de la région, dont le médecin dont Alexandre prend la succession. C’est l’occasion de faire monter une tension (à vrai dire surtout présente dans la deuxième moitié de l’album) : qui est cette créature ? La séquence d’introduction, fort réussie, nous montre un de ces meurtres, où l’on ne distingue que des sifflements sinistres se faufilant à grande vitesse (beau travelling avant suggérant bien la rapidité) entre les arbres d’une taïga glaciale et nocturne.
Deux autres couches d’hypothèses concernant l’identité de la créature nous sont proposées, et relèvent bien plus de l’imaginaire populaire que de la réflexion lumineuse. Dès la page 14, on évoque l’inévitable Baba Yaga, l’ogresse forestière des contes russes, ou les leshi, démons de la taïga. Et, pages 32 et 33, on incrimine les vents qui soufflent dans la forêt (d’où le tire de l’album), encore Yaga, et puis Stribog, le dieu des Vents, et puis les strigoï (morts-vivants), et puis un vourdalak (loup-garou)... On a le choix des coupables.
A l’horreur et l’angoisse, Jaime Martin ajoute les fausses pistes : Alexandre bénéficie ( ?) de l’aide d’un infirmier assez bizarre, dépressif et drogué à l’éther, qui est un suspect fort vraisemblable, d’autant que Jaime Martin prend un certain plaisir à maintenir une ambiguïté à propos de sa culpabilité (page 41). La solution viendra d’un personnage apparemment normal et secondaire, qui se fait plus complexe dans la deuxième moitié de l’album. Disons que l’explication finale, pour être « naturelle », est d’une vraisemblance modérée (page 58 à 64).
Les bleus-gris-blancs des glaces de la taïga nous font partager aisément le goût d’Alexandre pour les couvertures et le coin du feu (pages 17 à 19). Le contraste, habilement mis en page, entre la sauvagerie mortelle de la taïga et la bonhomie placide du confort moscovite, est manifeste entre les pages 6 et 7. Mais ce sont surtout des images fortes qui captivent le regard : les meurtres sanglants (pages 5 et 6, 41, 49, 55), des paysages ou des scènes d’après documents (Tableau d’un cours de médecine page en université page 8, paysage urbain page 10), un corps emprisonné sous la glace (page 51), et la rougeur obsédante du flash-back décisif (page 58 à 64)...
L’hostilité de la nature, la sauvagerie et la brutalité des hommes sont puissamment soulignées dans le décor de cette Russie qui prépare son Grand Soir Rouge. Le message progressiste et rationaliste s’estompe devant la peur qui rôde à tout instant. Au lecteur de choisir à quel versant de ces éléments il choisit de donner le plus d’importance.