Faces cachées de l'imaginaire

Avis sur Chasseurs de chimères - De Cape et de Crocs,...

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Le dialogue équilibré entre la rigueur des improvisations poétiques, et la fantaisie accrue des décors et de l’action, montre que les auteurs ne se contentent pas d’aligner les péripéties qui découlent des situations exposées dans les albums précédents, mais qu’ils conçoivent longuement les nouveautés à introduire dans chaque album, qu’il n’est pas excessif de qualifier d’« album-concept ».

Déjà que, dans les épisodes précédents, l’exploitation de la Lune, avec sa symbolique et les fantasmes qui y sont attachés, permettait de donner libre cours à l’imagination créative des auteurs, nous franchissons ici une étape supplémentaire : les héros entrent sur la face cachée de la Lune, redoublement d’Inconnu, de loufoquerie, de non-sens et de transgression. Il est clair que cette face cachée a de fortes affinités avec l’Inconscient : peuplée de chimères, certes, mais qui ne se matérialisent que si le visiteur ressent de la peur : c’est simplement le processus du cauchemar qui prend substance à partir des problèmes psychologiques non réglés du sujet. L’Inconscient se fait tout aussi poétique : planche 25, des colonies de notes entourant un piano dans le désert, voisinant avec une tortue-luth peinant dans le sable. La frontière entre le Conscient et l’Inconscient est, comme de juste, marquée par une frontière hostile et réfractaire aux regards (planche 26).

Le portulan dessiné dans les pages de garde du début prend bien soin d’introduire une carte de la face connue de la Lune, en bas à droite, ce qui permet de bien repérer la frontière avec la face cachée, matérialisée par un « Méridien Terminateur » ; comme de juste, puisque la face cachée de la Lune est mal connue, il n’y a pas grand’ chose dans l’espace de la carte qui lui est affecté, sinon le théâtre de l’action (L’ « immense îlot d’oxymore » - qui, justement, est tout petit – ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle comme ça !) et une belle marteloire centrée sur plusieurs roses de vents, le reste étant agrémenté d’élégants monstres marins bien dans le style des cartes marines des XVIe-XVIIIe siècles. La toponymie reste fondée sur les figures de style (Zeugmie, Oxymore, Epanalepse), traduisant la rigueur des études d’Alain Ayroles sur le langage.

La beauté des décors et des architectures de Jean-Luc Masbou atteint à ce degré de fantaisie et de séduction qui suscitent chez le lecteur un état de contemplation proche du rêve – et des émotions spécifiques au rêve : dès la première planche, comment louer suffisamment les reliefs formés par les pavés bombés de la rue d’Agatharchidès, les tuiles des toits, les luminosités confondantes des étoiles dans le ciel et des enseignes qui pendent élégamment au-dessus des rues ? Si l’architecture possède ici un cachet très médiéval (voir encore planches 8 et 9) – et cette chaleur humaine liée à l’étroitesse des demeures et des voies de passage – Jean-Luc Masbou nous offre de tout autres atmosphères. Certains bâtiments sont de style composite bien typés, et de haute fantaisie (planche 10) ; l’atmosphère du cabinet de curiosités de Battaglio d’Epanalepse est rendue avec un réalisme pittoresque (planches 10 et 11, 14).

Les paysages urbains de Callikinitopolis (planches 13, 27) mêlent les couleurs franches et diversifiées de villes nordiques aussi bien qu’ibériques, des pignons germano-néerlandais chantournés, des « folies » Renaissance, des monuments néo-classiques. Planche 24, on étale le grand style classique mode Château de Versailles, sans oublier les jardins qui vont avec : pergolas, arbres taillés, rotondes... Belle caraque avec ses hauts châteaux planche 20.

Intéressant festival de monstres se terminant en apocalypse (planches 39 à 42). Fantaisie gravitationnelle de « l’immense îlot d’oxymore », planches 45 et 46, bien dans le style des décors impossibles d’Escher...

Les couleurs, présentant une vivacité proche des rêves les plus exaltants, et de fermes contrastes chromatiques d’une scène à l’autre, ont globalement cette gaieté lumineuse qui renvoie à la force des émotions de l’enfance, auxquelles le lecteur est inévitablement renvoyé. Appréciez les changements de couleurs planches 6 et 7, les brumes planche 33, la hideur hérissée et écorcheuse de « l’immense îlot d’oxymore », planches 33, 44, la féérie glaciale et bleutée de la forteresse de cristal, planche 46.

Alain Ayroles, loin d’épuiser sa verve poétique qu’il place dans le discours d’Armand de Maupertuis (mais aussi d’autres personnages), en raffine les savoureux archaïsmes, taille en orfèvre les effets de préciosité, et va jusqu’à différencier la qualité des tirades selon les personnages. Goinfres qui sautez d’une vignette à l’autre, comme des gosses jouent sur les marches d’un escalator, prenez le temps, pour une fois, de savourer à minuscules gorgées le duel poétique de Maupertuis et d’Adynaton (planches 2 et 3) (« Adynaton » est encore le nom d’une figure de style) ; le style cyranesque du duel de Maupertuis (planche 37).

Quant à l’action, chacun fait son boulot : Mendoza (qui, paraît-il, a été conçu par les auteurs d’après la physionomie méphistophélique de l’irremplaçable Guy Delorme, qui s’est d’ailleurs fendu d’un mot d’introduction) machine des traîtrises plus perverses les unes que les autres (planche 34) ; Eusébio le lapin, vulnérable, naïf, minuscule et gaffeur, n’en prend pas moins de l’importance (planche 39), surtout dans le finale ; le Maître d’Armes, homme accompli en toutes compétences, et toujours invisible dans cet album, manie la rime et le style aussi bien que Maupertuis, et l’habileté consommée des pages de garde de fin d’album culmine dans un finale consistant en une précision anatomique, qui permettra au lecteur de pressentir de qui il s’agit ; cette montée vers l’accomplissement d’une parfaite destinée d’homme donne à cet épisode un caractère de quête initiatique. Cigognac, l’énigmatique capitaine de navire, sournois au possible (planche 37). Le changement de bord des pirates, rapide et suspect – et cette suspicion se trouve bien confirmée (planche 35) – aurait dû attirer la méfiance de Don Lope et de Maupertuis (planches 16 et 19) ; c’est peut-être là une petite faiblesse de scénario, de même que l’inégalité des traitements accordés à la quête initiatique de Don Lope et de Maupertuis sur la face cachée de la Lune, alternant avec de brefs inserts décrivant la situation à Callikinitopolis (planches 34 et 43). Et les pirates, toujours éructant leurs terreurs en de baroques et précieuses exclamations (planche 38).

Le théâtre et les références sont toujours présents : Andreo qui se fait comédien (planches 17 et 18, 30), donnant lieu à une scène de farce ; Pascal qui montre le bout de son nez avec Port-Royal (planche 29), une citation (planche 31). « L’immense îlot d’oxymore » a quelque chose de « l’île des morts » d’Arnold Böcklin (planche 44).

Un chef-d’œuvre de soin, au sommet de sa forme.

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