Bon, je l'avoue, en tant qu'être humain à part entière, il existe une (petite ?) partie de moi qui crève d'envie d'être un salaud. Le besoin somnolent de se réjouir de la médiocrité des vies d'autrui, un peu pour me rassurer sur la relative qualité de la mienne, beaucoup par unique plaisir. Dérapage réveille puis révèle ce côté voyeur et béatement malsain, dévoilant un road-movie sans concession, sombre et déjanté, à l'humour noir redoutablement efficace.
Un pseudo polar, aux allures de huis clos automobile, dont la truculence toute particulière (limite trash) oscille allégrement entre cynisme, absurdité, cruauté, effroi, caricature, tension, drôlerie ou encore paranoïa. Cocktail explosif nous régalant à chaque page de dialogues incisifs et dérangeants, il est servi par une narration stylée et accrocheuse qui distille habilement de nombreux flashbacks pathétiques sur l'histoire de chacun des protagonistes et leur apporte, paradoxalement, une indéniable crédibilité. On se gargarisera d'autant mieux du misérabilisme de ces existences pitoyables (au moins moi, en tout cas... Quel sadique !). Le dessin n'est pas en reste. Un trait primaire, très « brut de décoffrage » et qui, barbouillé d'un lavis gris des plus plaisant, nous abandonne entre deux impressions troublantes : un amusement né du décalage qu'instaure son aspect satirique et loufoque accompagné d'un malaise sourd tant il laisse suinter le côté puant et nauséeux du récit. J'adore ! Le seul petit hic, c'est le final, trop abrupt, qui ne m'apparaît pas tout à fait à la hauteur. Ou peut-être est-ce simplement la déception d'être privé de façon aussi brusque d'une lecture viciée tellement jubilatoire.
Huit étoiles avec bémol pour cet album décapant qui m'a bien fait marré ! Il serait franchement couillon de passer à côté.