Chère loque

Avis sur Détective Conan

Avatar Josselin Bigaut
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Toute personne ayant vécu au Japon au cours de ces trois dernières décennies a soit été victime d'un meurtre, soit été suspectée de meurtre, soit été coupable d'un meurtre. On appelle ça le théorème de Conan.

Car après plus de mille chapitres publiés à raison d'une fréquence hebdomadaire, fatalement, à terme, le protagoniste finira par être amené à enquêter sur tout et sur tout le monde. Tout détective qu'il est, ce n'est pas Shinichi qui va aux enquêtes, mais les enquêtes qui viennent à lui. Et pas des moindres. Je ne vous parle pas de quelques menus larcins crapuleux qui adviendraient ici et là et où se trouverait le héros par hasard ; partout où se rend Shinichi, il y a un meurtre. C'est une autre loi inamovible du théorème de Conan. À la place de ses amis, je finirais par me méfier. Au mieux, Shinichi est un poissard, au pire, c'est lui le véritable assassin. Car oui, j'en viens très sérieusement à le soupçonner.

Quand le nombre de meurtres survenus alors que vous vous trouviez dans les parages avoisine les deux-cent-cinquante, on est comme qui dirait un peu suspect. Peut-être que depuis tout ce temps, Shinichi a démontré ses capacités de génie du crime en s'ingéniant à mettre en œuvre des assassinats tortueux qui pointeraient toujours vers un responsable tiers afin de s'en sortir blanchi.
Si on y réfléchit plus en profondeur, devenir mineur permet à Conan de ne pas être pénalement responsable au cas ou il se fasse choper. L'alibi est tout trouvé ; les hommes en noirs ont été envoyés par lui-même en coulisse afin de se faire passer pour une victime.
Voilà qui tiendrait lieu de résolution satisfaisante au manga - si tant est qu'il se termine un jour. Car à part cette issue, l'intrigue des hommes en noir l'ayant rajeuni ne mènera jamais nulle part de concluant. Après mille chapitres à éluder la question, Gosho Aoyama laisse clairement entendre qu'il n'a jamais su quoi faire de cette portion d'intrigue embarrassante. Au bout d'un certain temps - près de trente ans, excusez du peu - on a fini par se faire une raison : la résolution de l'affaire des hommes en noir sera décevante et n'a jamais vraiment été à l'ordre du jour pour l'auteur.
Mais qui sait, peut-être que les hommes en noirs sont-ils les mêmes qui importunaient Kaiji, issus de la redoutable société Teiai. À ce stade, tout est permis, même si rien n'est possible.

Que nous reste-t-il à nous mettre sous la dent ? Le même plat resservi en boucle. Shinichi se rend quelque part, y'a un crime, il le résout, on va ailleurs, là encore, un crime survient et bis repetita ad nauseam. Forcément, après plus d'un quart de siècle, pas mal d'enquêtes finissent par ressembler à d'autres, les restantes étant parfois si alambiquées qu'elles confinent à l'absurde. L'essoufflement commence sérieusement à se faire sentir. Le canasson a bien couru, il serait peut-être temps de le laisser se reposer à l'écurie.

Il y a finalement très peu à dire sur un manga aussi long. Les personnages s'en tiennent à un rôle plutôt qu'à un caractère et l'aspect mécanique de l'œuvre renforcé par les répétitions à outrance est si flagrant qu'on en aperçoit les rouages. Détective Conan, après enquête, n'est qu'un programme informatique de Cluedo recyclant en boucle ses investigations en réattribuant différents paramètres de manière aléatoire. Dans l'idée, le principe peut se tenir, mais après tout ce temps, une mise-à-jour serait vraiment la bienvenue. Même si la recette a fait florès, la novation ne ferait clairement pas de mal. Une prise de risque de l'auteur pour s'orienter vers un contenu inconnu et, enfin, sortir de la zone de confort où il s'est empêtré aurait été souhaitable à un moment donné. Cependant, à ce stade, il est trop tard pour l'envisager.

Les enquêtes - quand elles ne se répètent pas - se laissent lire. Néanmoins je n'ai clairement pas retrouvé ce sens de l'ingéniosité qui me titille tant habituellement et que je recherche si âprement. Que ce soit l'orchestration du crime comme sa résolution : c'est trop simple. Parfois et même souvent décevant. On ne surprend pas le lecteur, je n'ai jamais été ébahi ou même vaguement époustouflé. Ça en deviendrait même ronflant.
J'apprécie évidemment le large panel de variété au niveau de la manière dont les crimes sont mis-en-scène, mais rares sont les instants où je me retrouve intrigué.
Non, vraiment, Détective Conan n'a rien d'exceptionnel. À se demander comment l'auteur a pu se retrouver avec un musée à sa gloire.

«Tant que je gagne je joue», c'est semble-t-il la maxime du père Aoyama. Tant que le lectorat suit, il remet une pièce dans le jukebox et la même musique reprend inlassablement. Pour un siècle encore ? Pourquoi pas un millénaire ?

Finalement, c'est à se demander s'il n'y a pas un second degré de lecture induit entre les lignes de Détective Conan. Nous rejouer la même ritournelle en boucle sans se fatiguer pendant plusieurs décennies et en en tirant en plus un profit considérable ; au fond, est-ce que ce n'est pas ça le crime parfait ? Celui que même Conan serait incapable de résoudre. Nous avions la supercherie ultime sous le nez tout ce temps et n'avons jamais été capable de la résoudre. Il est temps - je crois - d'appeler les autorités et de mettre ce manga à l'ombre. Il n'a que trop sévi.

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