Fainéantise notoire en sept lettres

Avis sur Dr Slump

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Au Weekly Shônen Jump, y'a trois écoles. Tu fais du manga sportif, tu fais du manga aventure/baston ou tu t'essaies à l'humour. Quatre-vingts-dix pour cent du temps, c'est de l'aventure baston. Le sport, on a à peu près décliné tout ce qui se faisait. Reste éventuellement le kabaddi pour les retardataires....
L'humour, en principe, ça ne se tente pas. Généralement retenus par la postérité comme des mangas bas de gamme, facilement oubliés (comptez-les dans le top 100 SensCritique), les mangas humoristiques ont en plus le défaut d'être remarquablement durs à écrire. Pondre dix-neuf pages la semaine, c'est déjà un tour de force, devoir en plus être performant et drôle à chaque chapitre : c'est un enfer. L'action, ça se simule facilement dans une fiction, l'humour, ça passe ou ça casse. Malgré ça, il s'est trouvé des masochistes pour s'essayer à l'exercice dont un certain Akira Toriyama.

Afin de réellement saisir le fond de Dr. Slump, il faut connaître son auteur. Un homme qui, de son propre aveu, a cherché à se faire publier pour pouvoir acheter ses clopes et se définissant avant toute chose comme paresseux. Quand on ne s'abandonne pas à l'idolâtrie béate, force est de constater qu'Akira Toriyama n'est que l'homme d'une légende malencontreuse. Dragon Ball, c'est un coup de pot. Pour en prendre réellement la mesure, une lecture de Dr. Slump s'avère véritablement indispensable.
Paresseux. C'est lui qui le dit. Ou plutôt, il passe aux aveux. Parce que les faisceaux d'indice abondaient méchamment pour le désigner comme tel. C'est bien simple, je n'avais, à la lecture, jamais autant ressenti ce sentiment de flemme dans l'écriture que depuis Reborn. Plus stupéfiant encore, on jurerait que Toriyama ne cherchait même pas à le dissimuler, l'assumant presque ouvertement.

Dr. Slump, c'est un recueil de gags courts adressés à des jeunes. À des très jeunes même.
En écrivant cela, je n'ai pas résumé le manga ; je l'ai déballé dans son intégralité. Que les gourmands ou les aficionados arrivés à Dr. Slump par Dragon Ball se tempèrent au plus tôt : vous n'aurez rien d'autre à vous mettre sous la dent. Dix-huit tomes de disette artistique et intellectuelle ; lire les aventures d'Arale, c'est se mettre à la diète. Draconienne la diète. De quoi vous rendre famélique.

Le niveau zéro de l'humour. Zéro absolu j'entends. Tout est conçu avec un tel je-m'en-foutisme que j'arrive presque à sentir l'odeur des cigarettes du père Toriyama en reniflant ses chapitres. À en juger le contenu, il devait avoir pas mal de temps libre la semaine une fois son travail rendu à la Shueisha. On apprend d'ailleurs dans divers entretiens (dont celui mis en lien dans cette critique) qu'il était un procrastinateur devant l'éternel et se retrouvait généralement à bâcler son boulot les deux derniers jours après avoir glandé les cinq premiers. Un exemple pour ses confrères.

Mauvaise langue ? Moi ? Je ne vous le fait pas dire. Seulement, j'ai bien peur d'être dans le vrai pour cette fois. Entre des gags qui se limitent à des grimaces, des personnages qui s'énervent en criant afin de souligner l'action débile d'un autre protagoniste et un comique de situation - puis de répétition - au rabais, on a bien compris que l'auteur n'avait pas dans l'idée de se froisser un muscle.

Non, Toriyama ne s'est décidément pas foulé. Le minimalisme de son dessin côtoie le génie tant il est réduit à sa portion la plus congrue. Ne surtout pas faire de zèle à aucun moment ; une règle d'or qu'il s'obstinera à ne jamais enfreindre de toute la série. Par où commencer ? L'absence courante de décors ? Des vignettes ayant à peine dépassé le stade embryonnaire pour se retrouver torchées en deux coups de crayon (qu'il ne manque d'ailleurs pas de répliquer pour ne pas avoir à les redessiner) ? C'est le plus souvent digne de bédés que l'on peut retrouver dans le journal quotidien. Les comic strips de trois cases, c'est le format pour lequel a opté notre bon Toriyama. Seulement, puisque ces excentriques du Jump en viennent à exiger dix-neuf pages pleines, il faut qu'il s'adapte et nous bricole une histoire ayant pour ressort de l'humour pipi-caca. J'exagère ? Je vous parle pourtant d'un Shônen où l'un des protagonistes est littéralement un étron avec deux bras et deux jambes. De la à dire que le caractère merdique ait imprégné le reste de l'œuvre, il y a un pas que je ne franchirai pas. Mais uniquement parce que je suis aussi fainéant que l'auteur car, croyez-moi que ce n'est pas l'envie qui me fait défaut.

Bien sûr, ce serait calomnier Dr. Slump que de dire qu'il s'en tient à un simple humour pipi-caca (j'ai omis d'ajouter "prout", ce qui rajoutait effectivement son lot de variété) puisqu'il est aussi garni d'humour graveleux pour six-huit ans. C'est d'ailleurs si bas de plafond qu'il faut s'abaisser à ramper pour réussir à en rire.
Aléatoire, agité et presque bruyant, voilà ce qu'est Dr. Slump. L'irritation générée par les convulsions erratiques des personnages est telle qu'on jurerait pouvoir les entendre. Ça a le mérite d'être vivant. Remuant en tout cas. Mais personne n'aime être secoué bêtement en entendant des débilités proférées à 150 décibels dans les oreilles de manière discontinue. Pas moi en tout cas. Il faut prendre son mal en patience ; ça dure dix-huit tomes. Sans varier, sans discontinuer, sans jamais que rien ne se renouvelle à un quelconque instant. Une succession de chapitres épisodiques (quelques très courts arcs) s'en tenant à une aventure dépourvue de tout intérêt et dont l'humour m'échappe encore. Je pense qu'il est d'ailleurs à ce stade inutile de préciser que je n'ai pas ri une seule fois.

Dr. Slump me rappelle le manga comique auquel s'essaient les deux personnages principaux de Bakuman dans leur quête du succès éditorial. Eux aussi se reposent sur un ressort scientifique (caution initiale de ce Shônen) et s'adressent à la tranche la plus jeune du Jump afin d'espérer survivre. Eux n'ont pas eu de succès. Il faut dire que si Dr. Slump était à nouveau publié aujourd'hui, il ferait un four immédiat. En dépit de la médiocrité coutumière de ce que l'édition de Shônen a pour habitude de nous servir aujourd'hui, ce même lectorat qui se contente par exemple d'un Black Clover (j'ai pioché dans le tas de ce qui se faisait de merdique au Jump à l'heure actuelle) trouverait moyen de faire des indigestions avec Dr. Slump. C'est vous donner une idée de la qualité du manga.

Pour autant, il mérite d'exister. C'est un vestige. Une trace archéologique et la preuve par quatre de la fainéantise d'Akira Toriyama. Car, se contentant aisément d'en faire le moins possible, il trouve en plus moyen de recycler des pièces de son manga pour les greffer à son prochain succès éditorial, lui, mérité. Le flemmard sait se distinguer du commun des mortels par ses qualités de magouilleur.
Comment ? Je profane une idole ? Je produis des racontars sur le père d'un des Shônen les plus prestigieux qui soient ?

Voici Kame Sennin de Dragon Ball.
Voici le Dieu de la Galaxie de Dr. Slump.

Comme vous pouvez le constater, la différence entre les deux est saisissante.
Oui messieurs-dames les amateurs inconditionnels de Toriyama, vous pouvez baisser les yeux de honte. Je vous y enjoins cordialement car les circonstances prédisposent très largement à l'attrition. Et ce n'était qu'un exemple parmi d'autres.

Les personnages - en plus d'être fatigants - sont creux. Des boîtes à bruits à forme humaine (et encore...). Ça, et rien de plus.
Ce n'est pas parce que le manga repose uniquement sur le ressort comique que les personnages doivent être dépourvus de personnalité ou limités à un élément marquant chez eux (ce qui est déjà espérer beaucoup des personnages le cas échéant). Bobobo-bo-bo-bobo et Pyuu to Fuku Jaguar en attestent très bien. C'est d'ailleurs d'autant plus souhaitable que cela permet d'apporter de la variété dans des gags trop répétitifs, ce dont Dr. Slump souffre outrageusement entre autres symptômes aussi sévères.

Quant à l'univers, on jurerait qu'il a du potentiel jusqu'à ce qu'on en détermine les éléments qui le constituent. Le monde d'Arale est de prime à bord enchanteur mais sans structure clairement - ou même vaguement - déterminée. On met des personnages aléatoires toutes tendances confondues sans attribuer un registre spécifique ou défini. On est simplement dans l'aléatoire pour fainéant. L'excentricité pour la finalité d'apparaître excentrique n'est qu'une mesure de poseur, pas un parti-pris artistique osé et créatif. La recette Toriyama n'a rien de bien reluisante : mettre de la pop-culture américaine et japonaise partout. La finalité ? Comme l'humour dans Dr. Slump, elle m'échappe encore. Juste une lubie de l'auteur. «Ah, ce serait rigolo de mettre monsieur Spock au lycée Pingouin» pour au final le faire agir comme n'importe quel autre des personnages de Dr. Slump, tous substituables.

Quitte à produire un humour qui ne soit pas susceptible de faire rire que ce soit, autant passer même par la case blague interne. Allez, va pour le méchant qui ressemble à son premier éditeur, Kazuhiko Torishima. Peut-être même que les gags propres au Dr. Mashirito sont très drôles si l'on connait bien l'homme dont Toriyama s'en est inspiré. Quel dommage que le lecteur ignore jusqu'à son existence et ne puisse donc pas en rire lui aussi.
Akira Toriyama nous aura tout fait. Tout, sauf nous faire rire.

Pour autant, malgré la myriade de raisons pour laquelle je devrais lui en vouloir d'avoir pondu une pareille déjection encrée - à commencer par le fait de n'avoir aucun respect pour son lectorat - je dois admettre que le personnage Toriyama m'est à présent plus sympathique que jamais. Ce côté roublard qui bricole deux-trois cases à l'arrache avec une histoire inventée sur le tas deux jours avant la date de parution... c'est ça qui fait la légende Toriyama, plus encore que Dragon Ball. Il y a chez lui ce côté génie du mal qui a réussi en en faisant le moins possible là où pléthore d'autres ont échoué en s'épuisant à la tâche. Bill Gate soutenait qu'il préférait embaucher des fainéants car il savait que ces derniers feraient preuve d'astuce pour en faire le moins possible, donnant alors naissance à des procédés techniques nouveau susceptibles de profiter à tous. Cette anecdote m'est revenue en tête alors que j'en apprenais davantage sur Akira Toriyama. L'homme a clairement les défauts de ses qualités mais surtout la qualité de ses défauts.

Dr. Slump est un moyen de démystifier le géant Toriyama en rappelant qu'une fois de temps en temps - en tout cas à ses débuts - le roi est nu. Il ne faut jamais idéaliser un auteur et toujours le voir tel qu'il est vraiment.

Quoi qu'il en soit, ce premier succès éditorial est un devoir bâclé adressé à des lecteurs d'un très bas âge dont le manque d'exigence permettait à l'auteur d'en faire le moins possible. Que personne n'ait le culot de me dire que cela puisse être susceptible de plaire aux moins jeunes ; car pour avoir gentiment été échaudé par la question, je puis attester sans peine qu'un «grand enfant» reste un euphémisme pour désigner un abruti notoire capable de se contenter de très peu et à qui on peut tout faire avaler.
Moi, Dr. Slump, j'avale pas, je m'étrangle avec puis je régurgite. Vous aurez beau analyser le manga d'un œil scrupuleux et le passer en revue en long en large et en travers, la seule conclusion qui s'impose se présentera toujours à vous : c'est un travail lamentable publié à l'arrachée et jeté à un lectorat maniable qui se contente d'un rien.
Il ne suffit pas de remporter une bataille pour que tous les échecs précédents n'aient jamais eu lieu. Que Dragon Ball ait existé n'excuse en rien l'existence de Dr. Slump sur le plan éditorial.

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