Le meilleur du polar à la sauce américaine

L’année 2018 est déjà entamée, mais ça ne va pas nous empêcher de vous parler d'une bande dessinée sortie en novembre dernier. Il faut dire que le dernier trimestre de l'année 2017 s'est distingué par la foultitude d'albums édités. Fondu au noir (Fade Out en VO) est de ceux-là, noyé parmi d'autres belles surprises sorties trop tard pour figurer dans les tops de l'année et pourtant lauréat du prix Eisner de la meilleure mini-série en 2016. Dommage, car ce polar, signé du duo anglo-saxon Ed Brubaker et Sean Philips (Criminal, Fatale) est digne des meilleurs films noirs hollywoodiens.


Ça parle de quoi ?


Comme trop souvent, Charlie Parrish se réveille flanqué d’une bonne gueule de bois. Depuis la baignoire de son appartement de fonction, ce scénariste de films tente, sans succès, de se souvenir de la nuit passée avec Gil, son compagnon de beuverie. Avant de découvrir dans son salon le corps sans vie de Valeria Sommers, une jeune actrice hollywoodienne dont il était proche.


Pris de panique, il décampe et découvre, quelques heures plus tard, que le meurtre de la starlette a été maquillé en suicide par le studio qui les emploie tous les deux. Aidé de Gil à qui il s'est confié, Charlie va alors mener l’enquête pour tenter de découvrir ce qu’il s’est passé cette nuit-là.


Pourquoi j'adore ?


Parce que ce thriller, dont émane de puissantes vapeurs de whisky, nous replonge dans les heures sombres du maccarthysme. Le temps de la violente chasse aux sorcières qui, sous prétexte de purger les studios hollywoodiens du moindre sympathisant communiste, a affaibli cette puissante industrie cinématographique en mettant au chômage de nombreux artistes, et en conduisant d’autres à l’exil, comme Charlie Chaplin.


C’est dans ce contexte délétère qu’Ed Brubaker, le maître incontesté des comics policiers, a planté le décor de son imposant one-shot (400 pages tout de même). “Je suis fasciné par cette période depuis l’enfance parce que mon oncle (John) était un scénariste célèbre à Hollywood dans les années 1940-50 (...) Plusieurs de ses amis faisaient partie des Dix d’Hollywood. J’ai donc grandi en entendant des histoires de listes noires, etc." confie-t-il à 20minutes.fr.


Dans Fondu au noir, il imagine un pacte secret entre Gil et Charlie. Le premier demande à son ami de le dénoncer auprès de la Commission sur les activités antiaméricaines (House Un-American Activities Committee, HUAC). Au chômage, Gil joue alors les nègres pour Charlie, incapable d'écrire une seule ligne depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Une façon pour les deux hommes de continuer à travailler en évitant de céder totalement au démon de l'alcool.


Jouant avec les codes du film noir, Brubaker place au cœur de son récit des héros brisés par la vie autour duquel gravitent des personnages secondaires tout aussi cabossés. Dans l'ère post-Weinstein, on observe avec un œil neuf la façon dont étaient traitées les actrices à Hollywood il y a 70 ans. Et l'on mesure d'autant plus à quel point ces pratiques sont ancrées historiquement au sein des studios de cinéma, tant elles sont proches de celles décrites dans les témoignages récents.


C’est remarquablement bien écrit (un talent qu'il met depuis 2016 au service de la chaîne américaine HBO en tant que co-scénariste de la géniale série Westworld), et tout aussi documenté. Au fil des pages, on y croise Clark Gable ou le fantôme d'Ava Gardner, omniprésent dans les commérages. Quant au découpage et au dessin très cinématographique de Sean Phillips, il fait une nouvelle fois merveille. Ça tombe bien, le binôme revient en France dès le 24 janvier (toujours aux éditions Delcourt) avec le premier tome de leur nouvelle série, Kill or Be Killed. C’est, évidemment, toujours un thriller, mais écrit cette fois sous la forme d’un journal intime. Un des albums les plus attendus de ce début d’année.


C’est pour vous si…


Vous adorez le Quatuor de Los Angeles de James Ellroy (composé par Le Dahlia noir, Le Grand nulle part, L.A. Confidential et White Jazz) dans lequel l’écrivain américain décortique la face sombre de la cité des Anges à l'aune des années 50.


Critique publiée sur Pop Up' / franceinfo

Le 13 janvier 2018

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