Le diable, son frère et toute sa cousinade sont dans les détails...

Avis sur Killing Stalking

Avatar SubaruKondo
Critique publiée par le

Il y a des œuvres dont vous ne savez pas dire si elles sont une bonne ou une mauvaise chose. Je ne parle pas de qualité mais d’effet, de message, de contrecoup : on peut objectivement trouver une œuvre excellente tout en estimant que sur le plan psychique ou détente elle n’a pas été bénéfique du tout. C’est un peu comme le bondage, certains aiment mais au final, qu’on kiffe ou pas, on se réveille avec de sales courbatures et l’obligation de porter une écharpe, même en plein mois d’août.

Killing stalking, c’est ça : une séance de bondage psychologique avec en sortie une impression lourde et dérangeante.

Yoon Bum a quelques soucis dans sa tête : orphelin, paumé et marginalisé alors qu’il n’a même pas vingt ans, sa seule certitude est d’être amoureux d’un ancien camarade, Sangwoo, un type cool, tombeur et populaire qui l’a un jour défendu lors d’une tentative de viol. Et comme les soucis dans la tête de Yoon Bum font décidément du hula hoop, il ne trouve rien de mieux que de forcer la porte de Sangwoo et de s’introduire chez lui pour “apprendre à le connaître”. Quelques minutes plus tard, il est servi et découvre le hobby de son idole, à base de couteau de cuisine, de couvercles de conserves et autres accessoires amusants qu’hannibal lecter pourrait collectionner dans son dressing.

Nous avons donc deux paumés, puissamment dérangés, que l’auteur jette dans une maison de banlieue sordide au sein d’un huis-clos mettant en place le jeu particulièrement pervers entre eux. Et autant dire que des codes du yaoi, il ne reste rien : Killing Stalking est avant tout un thriller. Ici le sexe est crade, l’affection flippante, le contact physique est source d’angoisse. La narration est découpée via des cases très espacées, souvent des gros plans du décor, des visages, des membres, semblable une caméra filmant au plus près le moindre détail, réduisant le monde de Yoon Bum, prisonnier, à des morceaux de parquet, des marches d’escalier, des serrures de porte, comme s'il était un insecte. Le cadrage et le rythme très lent donnent au lecteur un sentiment de claustrophobie en s’appuyant sur des objets et des scènes du quotidien, que le manwha déforme. De grands vides s’intercalent entre les cases, certaines d’entre elles sont répétées au fil des pages, comme si le temps s’étirait, la narration s’autorise même des hors champs lors des scènes de tension. Au final, très cinématographique, la mise en scène du manwha colle parfaitement à ce que doit ressentir Yoon Bum : perte de la notion de temps, déformation de celle d’espace, incapacité à différencier ses fantasmes de la réalité (on se demande toujours si ce qu’on lit est une pensée, une projection, une hallucination ou les faits réels). Le même souci du détail est présent dans le texte : les dialogues sont concis, parfois décousus, quand les didascalies sont plutôt bavardes. Les personnages pensent mieux qu’ils ne parlent, distordant la base même d’un rapport humain, le dialogue.

Côté dessin, rien à redire, le style se rapproche davantage du comics que du manwha, entièrement en couleur, très soigné. Je craignais que Killing Stalking ne tombe dans le gore facile, une fois les premières scènes fortes passées et alors que Sangwoo devient de plus en plus imprévisible et incontrôlable dans sa violence mais l’auteur n’est heureusement pas tombée dans cet écueil. Certes, la violence graphique ne fait guère de cadeau mais elle se contente d’être crue sans devenir racoleuse et sans s’étirer en longueur. Le but ici est d’être percutant, pas dégueulasse. Pas d’ellipse facile mais pas non plus de complaisance dans l’abject. C’est ce qui rend finalement le personnage de Sangwoo absolument glaçant : il est très humain dans sa monstruosité et parfaitement crédible, pour qui s’est un peu penché sur les tueurs en série. Le manwha ne laisse pas non plus de moments de “respiration” - ces instants où la pression retombe en intercalant des passages plus calmes ou plus légers - comme on peut en trouver par exemple dans “In these words” (dont la violence graphique m’avait paru trop complaisante, par contre). Killing Stalking est une apnée d’un bout à l’autre.

Pour autant, le manwha n’est pas dépourvu de défauts : le personnage de Yoon Bum souffre d’une exposition un peu précipitée, qui empêche dans un premier temps toute forme d’empathie avec lui. Je n’entends pas par là qu’il se doit d’être sympathique - spoiler : il ne l’est pas davantage que son bourreau et c’est à mon avis un parti-pris - mais que le lecteur devrait se sentir un peu plus impliqué par ce qui lui arrive. Un autre aspect qui pêche parfois un peu sont certains petit “twists” qui deviennent assez prévisibles quand on a cerné le personnage de Songwoon. Ceci dit, cela ne diminue pas leur impact, voire le renforce. Enfin, le développement du troisième personnage, qui contrairement aux deux principaux occupe un chapitre entier et casse quelque peu le rythme installé jusque là avec quelques longueurs. Mais il s’agit de défauts bien minimes puisqu’au final et en ce qui me concerne, j’ai fini par succomber à l’effet pervers de Killing Stalking.

M’habituer.

Comme Yoon Bum, on atteint un stade où l’on est happé. Et si dans tout autre histoire, la possibilité de voir le personnage principal s’échapper est synonyme d'apaisement, ici c’est l’inverse qui se produit. Non seulement le personnage principal développe un syndrome de Stockholm mâtiné d’une sacrée dose de masochisme sexuel mais… le lecteur aussi. Lorsqu’une potentielle salvation a fait son apparition après une dizaine de chapitres éprouvants, cela ne m’a procuré aucune sensation de soulagement, juste une contrariété très nette (J’essaie de ne pas parler de mon ressenti personnel comme tel mais attendu que vous n’aurez pas forcément le même, je préfère utiliser la première personne). Sachant que je regardais depuis une centaine de pages un adolescent séquestré et supplicié par un taré qu’il serait tout à fait crédible de croiser au coin de la rue. Ce qui me ramène au début de ma critique.

À l’heure actuelle, Killing stalking est encore en cours et je serai possiblement obligé de reprendre ma critique selon comment l’histoire évolue. Mais mon premier ressenti est à la fois extrêmement positif et totalement malaisant : le manwha est indiscutablement de qualité, la narration est maîtrisée, la violence également et en ce qui me concerne, il est très efficace. Trop. Difficile de descendre un travail de narration aussi ciselé. Difficile de dire du bien d’une œuvre qui fait de vous un voyeur et un masochiste. D’autant plus difficile que sans avoir la fin, impossible de savoir quel va être le message que souhaite délivrer Koogi, l’auteur. En tout cas, ça ne sera sûrement pas un message philanthrope.

Si vous avez la sensibilité d’une brique, que ce genre d’expérience ne vous rebute pas et que vous lisez l'anglais - inutile de dire que le manwha n'est actuellement disponible qu'en scan traduits en anglais - vous pouvez vous y essayer, Killing Stalking est un thriller percutant et bien mené, loin, très loin des yaoi clichés qui pullulent. Un vrai travail d'orfèvre dans l'horreur, au plus près de l'humain.

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