Longtemps présent sur les rayonnages des bibliothèques et des amateurs éclairés, possédant sa place dans les 1001 BD qu’il faut avoir lu (Flammarion, 2012), difficile de nier que l’aura de l’inspecteur Canardo n’est plus la même de nos jours. Certaines de ses aventures ne sont plus éditées et l’intégrale débutée en 2018 n’est pas allée plus loin que son premier volet.
Faut-il jeter le canard avec l’eau du bain ? Surtout pas. Et voici pourquoi après la découverte des 9 premiers albums et du 15ieme.
Car les enquêtes de l’inspecteur Canardo sous leur allure de bande-dessinée animalière convoquent l’héritage des films noirs dans des histoires contemporaines aux issues souvent tragiques. Bien qu’il puisse faire l’objet de caution humoristique par ses commentaires sarcastiques, le détective Canardo exprime son spleen désabusé dans les volutes de cigarettes ou au sein des bars. Peu considéré, y compris par lui-même, il se retrouve souvent dans des affaires qui le plus souvent le dépassent. Il rencontre ainsi une foule de personnages, mais souvent cabossés par la vie, souvent complices malgré eux d’accidents de parcours.
Les premières aventures sont d’ailleurs les meilleurs, le canard désabusé étant parfois décentré par rapport à d’autres personnages, n’apparaissant que plus rarement, bien plus spectateur qu’acteur des événements. Ces albums sont les plus sombres, les plus désespérés aussi, même si quelques rechutes de noirceur sont par la suite présentes, avec un Canardo un peu plus interventionniste, plus acteur de son rôle. Le chien debout, La mort douce, L’Amerzone ou L’ïle noyée deploient aussi leurs accents dramatiques et le désenchantement de l’univers de Canardo.
Une évolution vers un certain polissage de l’atmosphère qui va de pair avec le trait de Benoit Sokal, d’abord fouillis et un peu granuleux, puis de plus en plus lisible et clair au fil des albums. Une énergie du désespoir qui n’est pas sans rappeler une autre série animalière noire, Les Rats de Ptiluc. La mise en scène parfois cafouillis des premiers albums faisait ainsi partie du charme de ses premiers albums, de cette ambiance plus noire et surprenante, où les coups du sort pouvaient arriver à chaque page.
A noter que si Benoit Sokal fut seul aux manettes du premier tome à celui du neuvième, il fut rejoint par Pascal Regnaud à partir du tome 10. Leur collaboration s’est arrêtée en 2018 avec le vingt-cinqième tome et les problèmes de santé de Sokal, avant sa mort en 2021.
Si l’héritage de Sokal au sein de la bande-dessinée franco-belge s’est affaibli, au sein d’un marché éditorial moins à l’aise avec ses histoires policières désabusées, l’auteur fut aussi un grand nom du jeu vidéo français et ses créations se vendent toujours sur les boutiques en ligne. Parallèlement à sa carrière dans la BD, il avait lancé en 1999 le jeu vidéo Amerzone, partiellement adapté de la BD de l’inspecteur Canardo du même nom, mais sans le canard (il fera pareil avec L’ïle noyée en 2007), un grand succès qui lui permettra de développer plusieurs jeux vidéo dont le dernier est sorti en 2022.