Décalages spatio-temporels

Avis sur Le Décalage - Julius Corentin Acquefacques, tome 6

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Eh bien oui, c’était possible ! Mathieu franchit une nouvelle étape dans la complexité de son récit, en dérapant toutefois en direction d’une philosophaillerie assez gratuite sur les pièges de l’espace et du temps.

Déjà, la couverture est bien en carton, mais elle ne présente ni titre ni nom d’auteur : elle reproduit deux planches qui devraient se trouver « normalement » à l’intérieur de l’album. Si vous cherchez la page-titre de l’album, pas de panique : elle est vers la fin, juste après les crédits et remerciements divers.

Pas pour rien que le titre de l’album (quand on arrive à le trouver) est « Le Décalage ». Le Chapitre 1 est placé en dernier dans l’album, et la fuite en lit supra-luminique de Julius (sur la couverture cartonnée) va le projeter... sur une case d’ouverture du Chapitre 2, qui est en tête de l’album. Si vous n’avez rien compris, c’est normal. Ca prouverait plutôt que vous avez du sens commun.

Côté intrigue, c’est surtout du temps qu’il est question : Julius disparaît physiquement des personnages de l’album parce qu’il a commis un « décrochage onirico-temporel », et on ne le revoit qu’assez tard dans l’album, vers la fin, c’est-à-dire vers le début (non, je n’ai pas bu plus que d’habitude). Alors, pour l’essentiel, ses copains, dont plusieurs ont une trogne réjouissante, le cherchent dans des décors qui ne manquent pas d’être surréalistes, mouvants et changeants.

Une des questions « philosophiques » posées ici, c’est la contraction de l’espace-temps. Déjà, sur la couverture cartonnée, Julius s’effile et s’allonge au fur et à mesure qu’il prend de la vitesse ; ça peut être intéressant ; par contre, les bavardages oiseux des compagnons de Julius nous lassent un peu : on est dans une histoire sans héros, à moins qu’on soit dans un héros sans histoire, et s’il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas de temps, et s’il n’y a pas de temps, il n’y a pas d’espace ... Même le « Que sais-je ? » sur « La Relativité » de Paul Couderc était moins creux et moins chiant. On veut nous faire passer la pilule en disant que c’est de l’absurde, je dirais plutôt de la divagation.

Plus cavalière, mais aussi plus audacieuse, l’insertion de pages déchirées (41 à 46) pour suggérer l’accélération du temps, accélération qui a pour effet de remettre Julius en scène, parce que le temps a été recalé. Jeu sur la dilatation de l’espace-temps matérialisé, pages 50 à 58, par l’étrécissement ou la dilatation des vignettes.

De même, les jeux de mots assez moyens sont plus fréquents dans certaines planches : telle cette exploration du champ sémantique « lumière-électricité » lors d’une panne de lumière, où Mathieu se paie le luxe d’une case totalement noire. On retrouve l’atmosphère des tripotages intellectuels de l’Oubapo sur la bande dessinée, Oubapo qui est d’ailleurs citée dans les hommages rendus par Mathieu. Jeux de mots jouant sur l’absurdité des antonymes lors du passage du poste-frontière.

Bon, il reste les décors oniriques ; lors des hommages, Mathieu cite Winsor McKay, Fred, Moebius, Francis Masse... De fait, les verticalités architecturales de Mathieu ne sont pas sans rapport avec les étirements des dessins de McKay ; le plus intéressant, c’est ce désert mouvant, qui découvre et recouvre d’immenses bandes dessinées sculptées dans le sol, témoins du fait que l’on a touché des strates archaïques de la création bédéiste ; le dessin de Francis Masse est casé dans cette séquence désertique ; l’autre intérêt de ce désert, véritable chaos originel de la création bédéiste (textes et dessins), c’est qu’il contient une véritable Bibliothèque de Babel à la Borges : les grains de sable sont des lettres associés en séquences, dont la plupart ne veulent rien dire. Allusion au « A » de Fred dans son Océan Atlantique page 38 (amusez-vous à la trouver, parce que les numéros de page, eux aussi, sont décalés). Joli bric-à-brac de lits divers, à la fin (c’est-à-dire à partir de la page 1...).

Emotionnellement, le récit est malgré tout moins riche que dans les tomes précédents, et les images qui font vraiment rêver moins nombreuses. Le jeu de Mathieu sur le clavier des spéculations intellectuelles à propos de la création bédéiste devient un peu sec, même si l’extravagance est toujours là, et la nudité onirique de beaucoup de décor salue au passage – d’assez loin – Chirico et Dali.

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