La Croix et la Bannière

Avis sur Le Paradis perdu de John Milton

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Le livre s'ouvre sur une nuit primordiale; d'où paraît la figure masquée du Péché.
Son masque, comme de bien entendu, est celui d'une femme.
Elle approche. Retrouve les bras d'un homme étendu et satisfait. Alerté par deux panoramas silencieux d'une cité très florentine enveloppée de nuages, l'homme quitte sa couche et la chaleur de son amante pour écarter les lourdes étoffes qui aveugle la fenêtre de sa loge.
Puisqu'il porte deux grandes ailes blanches, ce doit être un ange, et ce doit donc être le royaume des Cieux qu'il contemple. Il se penche au dehors comme pour mieux distinguer une chose qui le trouble et dont il veut être certain. Car il y a quelque chose ou quelqu'un; un ange se tient à l'extrémité d'une jetée, la main gauche sur le pommeau d'une épée, il scrute les nuées comme les pages d'un livre ouvert.
À la troisième case de cette séquence, l'archange Michel répond au regard de Lucifer, et à travers lui, à travers ces yeux sereins, irrévocables et glacés, c'est le Créateur qui abat son jugement.
Je te vois. Je t'ai vu.

Alors que Dante, avec son amplitude inédite, prétextait une géographie idéalisée des trois verdicts de l'âme pour dresser un inventaire des vices et des vertus accumulés jusqu'à son époque, Milton fait tonner les trompettes de la gloire éternelle et insuffle au récit des origines chrétien la geste de l'épopée fondatrice. Sa contribution la plus déterminante aux exégèses, si l'on peut dire, tient pourtant à l'esthétique autrement plus nuancée du baroque, qui veux tout savoir et tout montrer, qui a pour objet la sensualité et son épaisseur matérialiste, qui imprime à la langue de Milton un foisonnement ostentatoire, une rugosité et une invention propices aux métamorphoses des corps et des esprits.
Un verbe haut pour l'épopée baroque de la Chute, une pompe allusive pour dire l'orgueil des anges damnés, une dramaturgie en tension pour sonder l'origine du mal, dont la paternité échoie à Lucifer qui conçu le Péché comme l'Éternel conçu l'interdit.
Au plus lumineux des fils du Ciel revient le fardeau du choix, il est l'alternative malheureuse justifiant le libre-arbitre accordé aux chérubins comme aux hommes nés de la terre: Pour ou contre moi dit le Créateur, en haut ou en bas, sinon que vaudrait l'amour de ses créatures sans la possibilité du choix, sans l'épreuve d'une tentation? La création mise en balance, et tandis que les anges auront consommé leur schisme, l'humanité, elle, demeurera au centre d'une partie jouée d'avance: Le jugement sonnera sa fin, et la miséricorde du Fils sauvera les méritants pour l'éternité.
Pour Satan, qui est le héros du Paradis Perdu selon les romantiques, mais en est surtout l'argument, il n'y aura pas de salut, car la rédemption prise pour la soumission restera étrangère à son esprit vaniteux, qui ne conçoit plus que vengeances.

Ô Muse céleste…
J'invoque ton aide pour mon chant aventureux, car il prétend s'envoler du haut des monts d'Aonie…
… Pour rapporter des choses jamais contées jusqu'alors par quiconque.
Ô Esprit! Puisque ni le Ciel ni la profonde étendue de l'Enfer ne dérobent rien à Ta vue, dis moi…
… Quelle cause poussa nos premiers parents à se séparer de leur Créateur?
Qui les entraîna à cette honteuse révolte…?
… À transgresser leur unique interdit?
Le Serpent…
L'infernal Serpent.

C'est à cette verve intimidante que Pablo Auladell confronte son interprétation littérale; bien que ses images doivent imposer leur économie à celle du texte protéiforme de Milton et lui rendre ses apparence équivoques. Elles doivent faire résonner l'argument épique et l'argument baroque à travers la syntaxe polysémique du dessin, qui joue d'exagérations signifiantes et de contrastes dramatiques pour susciter l'interprétation et la nuance. Pour déployer ce conte aventureux elles doivent en épouser le rythme et la mesure selon leur propre syncope, celle que produit la bande-dessinée sur la textualité.
Pour Auladell l'interprétation doit être véhiculée par plusieurs choix esthétiques raisonnés: D'abord la texture, appuyée ici par les effets de matière provoqués par les crayonnés rehaussés de pastels, de lavis et de fusains. La technique imprime le grain d'une épaisseur aux choses et aux êtres, les encombrent d'une masse congrue et de postures hiératiques qui conviennent à une iconographie chrétienne héritée des primitifs italiens. Cette référence s'affirme aussi bien dans la représentation de la nature édénique que dans le dessin des visages, paupières béates et doigts sinueux du sacrement citent Giotto et l'école florentine jusqu'à Botticelli; les physionomies et les cadrages, qu'ils évoquent la divinité ou suscitent une proximité charnelle, payent leurs dettes à Blake, Martin et Doré. Un champ référentiel documenté et synthétique qui préside au style expressionniste du dessinateur, où le graphisme varie selon les soubresauts de la narration, et y participe donc pleinement. Que l'orgueil de Lucifer soit blessé par l'élection du Fils de Dieu, et son visage se brouille dans la figure d'un oiseau de proie charbonneux. Qu'il brandisse son poing menaçant à la face de Gabriel, et son membre s'atrophie jusqu'à devenir une masse boursouflée. Qu'il s'agisse de faire la démonstration de sa puissance, et son corps prend les dimensions d'un géant terrible, procédé récurrent de la littérature sacrée quand elle veut affirmer l'échelle du divin.
Ces figures de style côtoient des panoramas silencieux et la délicate symétrie des visages romans, auxquels l'auteur accorde des attentions particulières, postulant que leurs physionomie traduise quelques vérités intérieurs - Ainsi les habitants du ciel partagent-ils des profils aviaires hérités de la Colombe immaculée, tandis que les anges révoltés se trouvent affublés de masques grotesques et bigarrés faisant passer leur assemblée pour un conclave de dieux païens ou une sinistre Commedia Dell'Arte, dans laquelle on sent poindre, peut être, les danses macabres imaginées par Jérôme Bosch.
Les regards forgent les expressions complexes de la suggestion - Le visage mobile de Satan s'oppose aux traits résolus et acérés de l'archange Michel sa némésis, Les silences de Belzébuth suspendent le temps à son regard mélancolique et lucide. Ève tend le Fruit à Adam, elle nous le tend, et dans son regard confiant affleure déjà la compréhension du Mal. Ce fruit, ce sourire esquissé et ce regard entendu deviennent captivants de justesse et forment une image iconique, une icône parmi d'autres capables de contenir le livre à elles seules.

La nostalgie traverse cette transposition comme son modèle, celle du bonheur perdu, de la candeur voilée par l'envie et des innocentes vérités de l'enfance, écrasées par les préjugés de la maturité. Le libre arbitre est une illusion car il a pour fondation la tentation du vice contre la vertu, une vertu autoritaire et sans appel qui laisse du champ à la révolte des esprits pollués par le doute. Le libre arbitre est une épreuve biaisée, car une seule voie conduit au salut et au bonheur, celle du Tout-Puissant qui ne transigera sur aucune des expressions de sa glorieuse domination, puisqu'il est le Démiurge, puisqu'il est omniscient.

Dans la Divine Comédie le libre arbitre cesse à l'heure de la mort, qui sonne le glas sonne l'heure du jugement. Dans la mystique pratique d'Emmanuel Swedenborg, les défunts s'orientent naturellement selon leurs inclinaisons, et peuvent donc trouver leur compte dans l'Enfer comme souffrir de la lumière des Cieux.
Pour Milton l'issue ne fait pas que des bienheureux, et le monde s'érode au gré des méfaits de la vanité, parente de la corruption; l'humanité s'éreinte dans une séparation punitive: Celle des créatures avec leur Créateur, celle de l'ordre et du changement, de l'homme et de la femme, l'essentiel gangréné par le contingent. Telle est la condition humaine en sa vallée des larmes; en funambules, les hommes sont bien au centre de leur univers vertical où coexistent le Bien et le Mal.

Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du Paradis, naguère leur heureux séjour, sur laquelle tournoyait l'épée flamboyante: La porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.
Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Main en main, à pas errants et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.

Et au commencement, fut la fin.
Du reste, le chemin solitaire et tortueux que devront arpenter tous les descendants du couple originel n'admet qu'une seule issue, celle d'un paradis intérieur.

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