Avant de dire quoi que ce soit de pertinent sur « Le Souffle des Géants » je pense qu’il est important de préciser que c’est la première bande dessinée solo de Tom Aureille. Réussir à réaliser un tel projet de bout en bout est admirable, surtout pour une première fois. Néanmoins ce n’est pas une raison pour omettre de dire que « Le Souffle des Géants » souffle le chaud et le froid au travers des pages d’un auteur qui se cherche encore.
Le plus gros point noir de « Le Souffle des Géants » est sa forme. On a une impression que Tom Aureille s’est retrouvé coupé dans son élan par des contraintes de temps, d’argent ou de page, mais qu’au lieu de réambitionner son histoire il a essayé de tout faire rentrer autant que faire se peut.
Cela donne un rythme très (trop) rapide, qui s’opère dans l’image par des cases minuscules qui brident la beauté de l’image et sa capacité à raconter quelque chose. L’une des scènes qui en fait le plus tristement les frais est celle qui sépare deux personnages d’un ravin, pour symboliser une différence de vision, mais qui sur certaines cases, échoue à représenter la distance physique entre les personnages de par l’étroitesse des cases. C’est triste de voir une case se faire manger jusqu’à un bon tiers de son espace par des bulles, surtout quand on sent le style de l’auteur bridé par ce qu’on peut supposer être une limite de temps. Aux antipodes de la réalisation, la première page nous présente quelques mots, sans images pour les illustrer, ni mystère évoqué, qui donne une impression d’être placé là car l’histoire n’a pas le temps d’introduire ses objectifs.
Cette envie de ne pas faire de concessions n’est pas sans … concessions sur la qualité de l’œuvre. La partie fantastique de l’œuvre bien qu’en retrait au vu des thématiques, souffrent du rythme. On pense notamment à toute cette histoire de souffle comme pouvoir qui est très abstrait, jamais approfondie et très mal mis en scène (ne jouant pas sur la physicalité des corps comme des poumons). C’est d’autant plus dommage que c’est la fantaisie qui offre parmi les plus beaux visuels de la bande dessinée, avec entre autres la sorcière et le géant. Ce qui est limite rageant avec « Le Souffle des Géants » c’est qu’on voit parfaitement quelles parties auraient pu être « coupées » de l’histoire pour laisser de la place aux moments importants de l’œuvre. On peut notamment penser aux flashbacks qui servent certes à exposer une vérité lourde sur les conditions de la mort de la mère, mais se révèlent très volumineuse pour rien, et il aurait été préférable de voir l’impact de la mort sur les deux enfants qui pourraient révéler l’information au détour de la fameuse discussion du ravin.
Autres délaissés de l’histoire, je trouve les personnages assez plats, trop occupés à faire de l’exposition pour se développer eux-mêmes. Le seul qui arrive à s’en sortir plutôt bien est « l’antagoniste » qui se développe par épisode et qui est vraiment bien écrit, suivant un parcours logique dans sa globalité mais assez ténébreux dans l’instant, ce qui joue très bien sur la tension globale.
La véritable colonne vertébrale de l’œuvre est la thématique du deuil qui souffre elle aussi d’une hétérogénéité dans la qualité. Il a de vrais moments d’éclats comme la sorcière qui symbolise une nostalgie dangereuse ou l’idée que vouloir ressusciter quelqu’un est un acte égoïste, comme le suicide. Il y a des moments plus moyens comme l’idée que pour ressusciter quelqu’un il faille tuer un géant, et qu’on passe complètement à coté de ce rapport « une vie pour une vie » (peut-être aurait-il été plus intéressant de lui donner des traits plus humains). Et on a des vrais ratages comme le fait que les jeunes filles ne semblent pas, surtout dans la première partie de l’aventure impactée par la mort de leur mère et qu’elles le deviennent au fur et à mesure des flashbacks.
En conclusion je trouve que « Le Souffle des Géants » est un premier jet honorable de Tom Aureille qui semble, au vu de son travail sur des œuvres postérieures en tant qu’illustrateur comme « La Dragonne et le Drôle » et de sa deuxième bande dessinée dont on peut voir des extraits sur son compte Instagram, avoir résolu les points de mise en scènes qui font défaut à « Le Souffle des Géants ». « Cabane » s’annonce grandiose, extrêmement bien dessiné et coloré. Mais si on s’intéresse juste à « Le Souffle des Géants » on peut sans gêne le définir comme plus bancal, rien que par son rythme et sa mise en scène. Rien n’illustre mieux ses mots que les deux dernières pages qui sont très édifiantes. Dans une ultime scène nos deux sœurs jettent l’âme du géant dans l’eau qui coule mais le regard final se trouve sur la surface, les vivants et un paysage appelant à la vie. Une image parfaite si son metteur en scène avait su plus retirer l’image de ses protagonistes pour nous faire apprécier le paysage, la vie, car il nous évoque ici qu’un portrait, un portrait d’un géant sans âme
« Aller là c’est chercher la vie et trouver la mort »