Des relations amoureuses adultes et fragiles

Il s'agit d'une histoire complète en 1 seul tome comprenant 80 pages de BD, parue en 2014 sans prépublication. Ce tome est en noir & blanc, écrit, dessiné et encré par Gilbert Hernandez. Contrairement à ce que suggère la couverture, s'il y a des relations sexuelles, il n'y a pas de nudité.


L'histoire se déroule de nos jours à Lágrimas (les larmes) une petite ville pavillonnaire, sûrement aux États-Unis. Danelia interpelle les passants dans la rue pour connaître leur estimation de la population de la ville. C'est madame Paz (sa professeure) qui finit par lui donner la réponse : 677 habitants (Daniela constate que l'information sur wikipedia est erronée). Plus loin, Seymour, un beau gosse, se gausse d'Elmo, Rocky et d'un troisième larron parce qu'il a une gueule d'ange et pas eux.


Rocky essaye d'éviter les avances de Katya sa patronne. Daniela s'inquiète pour ses révisions pour le devoir sur table du lendemain, donné par madame Paz. Elle passe devant un arbre avec un trou en forme de larme dans le tronc, où sont réputés vivre des représentants du petit peuple. Mindy (une copine de Daniela) s'inquiète d'entendre le tonnerre sans voir les éclairs.


Découvrir une histoire de Gilbert Hernandez est toujours un peu intimidant : sera-t-on un lecteur à la hauteur pour comprendre le sens du récit et en identifier toutes les subtilités ? Le lecteur familier de l'œuvre de cet auteur repère tout de suite des éléments habituels. Le récit se déroule dans une petite ville qui n'est pas Palomar, mais où les habitants se connaissent tous, où les relations entre les personnages sont faites de plusieurs liens directs ou indirects, forts ou faibles. Au moins 3 générations sont représentées, depuis la jeune Mindy (moins de 10 ans), à madame Paz (une petite cinquantaine d'années), en passant par la génération intermédiaire.


Il n'y a pas de bulles de pensées ou de cellules de texte pour expliquer qui est qui, toutes les informations passent par les dialogues, les personnages ne parlent jamais tout seul dans le vide pour expliquer ce qu'il font. Le lecteur fait connaissance avec ces personnages comme s'il faisait partie de leur cercle d'amis. Au bout de quelques pages, il a assimilé une grande quantité d'informations, sans effort apparent, sans ralentissement de la lecture, sans artifice narratif visible. À la fin de l'histoire, le lecteur se souvient encore de chacun des personnages, de leur apparence unique. Certes madame Paz a un air de famille avec Luba (mais ce n'est pas tout à fait elle), de la même manière que Daniela évoque Venus (un autre personnage de la série "Love & rockets").


Les liens préexistants et ceux qui se tissent petit à petit entre les personnages des différentes générations sont autant de déclaration de l'auteur sur l'interdépendance existant au sein d'une société, qu'elle soit de taille réduite comme à Lácrimas, ou plus grande. Derrière des dessins d'une apparente simplicité, Hernandez a le trait juste pour la solitude de madame Paz, le dégout de soi d'Elmo, les non-dits entre madame Paz et Rocky, le rapprochement progressif entre madame Paz et Daniela, etc. Il suffit au lecteur de voir les personnages pour partager leur état d'esprit.


Le lecteur se retrouve confronté à un élément cher à Gilbert Hernandez : le réalisme magique. Cette fois-ci il introduit dans son récit la présence de gens du petit peuple, des êtres surnaturels qui n'apparaissent jamais dans les cases, mais qui fournissent un objet essentiel à Daniela qui précipitera le dénouement du récit. L'auteur emprunte l'usage de type de composante magique a la tradition littéraire établie par Gabriel García Márquez (auteur par exemple de Cent ans de solitude), influence majeure et reconnue sur Gilbert Hernandez. Il appartient au lecteur d'interpréter cette intervention du surnaturel en fonction de sa sensibilité. Cet aspect onirique a pour but de prendre en considération en considération la part d’étrangeté, d’irrationalité, de bizarrerie ou de mystère présente dans l'existence et dans le comportement humain. Il faut également rapprocher de cette nécessité d'interprétation, le symbole constitué par le trou dans le tronc d'arbre. Du fait du nom de la ville, le lecteur l'associe à la forme d'une larme, mais du fait du titre il est possible d'y voir aussi l'orifice d'un vagin.


Malgré ces marques de fabrique habituelles de l'auteur, ce récit ne constitue pas une redite ou une forme de radotage. La couverture annonce clairement le thème principal : les amants. Étrangement, il n'y a finalement que 2 femmes concernées (madame Paz et Katya) pour le double d'amants. Madame Paz recherche un homme qui s'intéresserait à elle, en étant prête à accorder ses faveurs sexuelles à des amants d'un soir, alors que Katya recherche une relation monogame, tout en étant prête à accepter que Rocky ait une relation avec madame Paz.


Alors que la couverture pourrait laisser à penser qu'il s'agit d'un récit à caractère érotique, il n'y a pas de nudité de face, et pas d'attributs sexuels de représentés. La narration est essentiellement focalisée sur l'évolution des relations de Rocky avec ces 2 femmes, et sur l'incidence de cette évolution sur les personnages gravitant autour de lui et de ces 2 femmes. Le concept de l'interdépendance peut se constater à chaque séquence, avec les conséquences sur la vie des autres. Cette approche narrative aboutit à un récit choral où chaque événement est vécu de plusieurs points de vue, celui des personnages effectuant l'action ou prenant la décision, et ceux qui sont affectés par la propagation des conséquences.


Finalement la lecture de cette histoire se fait très facilement, d'une traite, avec une appréciation grandissante de l'évidence des dessins, malgré une apparence parfois simpliste. La prise de recul permet au lecteur de prendre conscience de la densité de la narration, malgré là encore une forme très simple évoquant presque le roman-photo de base. Non seulement Gilbert Hernandez ouvre la narration sur plusieurs personnages, mais aussi plusieurs générations, mais en plus les différents points de vue générés par les différents personnages forment une description multiforme de la réalité, sans privilégier la "vérité" de l'un ou l'autre des protagonistes. Malgré toutes ces qualités narratives, le lecteur ressort de cette histoire un peu déconcerté, avec le sentiment de ne pas avoir eu de conclusion, ou de clôture du récit, comme s'il n'y avait pas de point de vue affirmé sur les amants, ou sur les relations amoureuses.

Presence
7
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le 21 janv. 2020

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Loverboys

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