Révélation tardi-ve

Avis sur Moi, René Tardi, prisonnier au Stalag IIB, tome 1

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Jacques Tardi est connu pour la série BD des aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec. Son œuvre a souvent tourné autour de la guerre de 14-18. Ici, il aborde la deuxième guerre mondiale d’une manière très personnelle. En effet, il illustre les souvenirs de son père René avec qui le dialogue n’a jamais été facile. Mais René Tardi a réagi à la sollicitation de son fils qui lui demandait de laisser une trace de ses souvenirs de cette difficile période. René Tardi a ainsi consigné dans des carnets tout ce qu’il se rappelait, avec son ressenti et son caractère. Il ressort de la lecture de la BD que Jacques utilise aussi des souvenirs de ce qu’il a entendu son père raconter à l’occasion.
Tout ceci donne un résultat étonnant. Au début le père et le fils dialoguent et on sent que ce n’est pas facile. D’ailleurs, la première planche se conclue ainsi :
- Laisse-moi parler.
- Je t’écoute.
- Alors, ferme ton clapet ! Tu l’ouvriras quand tu auras fait ton service !
- Mon service ?
- Militaire !
A partir de là, on s’attend à ce que le fils se contente de dessiner. Eh bien non, régulièrement il commente ce qu’il dessine et il pose des questions. Plus tard, on imagine pourquoi.

René Tardi était une sorte de français moyen, engagé pour gagner sa vie et qui a voulu croire aux discours des politiciens et à l’état d’esprit général. Les français pensaient gagner la guerre rapidement. René Tardi faisait la guerre dans un char. Les ordres l’ont conduit au contact de l’armée allemande. Isolés dans leur char, les français ont dû se rendre. Ainsi, René Tardi n’a pas vu grand-chose de cette guerre (quelques horreurs néanmoins) et il s’est rapidement trouvé prisonnier de guerre (PG). Il a échoué, comme bien d’autres, dans un camp en Poméranie (Pologne) pas très loin de la mer Baltique.

Ouvrage particulier, puisque chaque planche est constituée de 3 dessins horizontaux illustrant le texte des carnets laissés par René Tardi. Autant dire qu’on a ici quelque chose qui s’approche bien plus du roman graphique que de la BD classique. Aucune tentative de lien par le mouvement entre les vignettes successives. 170 planches en noir, gris et blanc, avec quelques touches de rouge pour le côté sanglant, ainsi qu’un poil de bleu pour un drapeau. Beaucoup de texte parce que Tardi a voulu respecter ce que son père lui a laissé. Et donc, une histoire personnelle.
Mon reproche est que le texte est envahissant, au point que si on en profite normalement, le dessin est presque négligé (l’œil y consacre nettement moins de temps qu’au texte). Le lecteur appréciant l’esthétique Tardi y trouvera néanmoins largement son compte. Autre reproche, j’ai trouvé le côté pédagogique un peu pesant et envahissant. Et quand René évoque un point nécessitant explication, Jacques va jusqu’à la chercher dans un dico. Mais cette pédagogie a sa raison d’être, puisque si René Tardi s’est décidé à parler, c’est pour tenter de faire comprendre pourquoi les choses se sont passées ainsi. Il est donc intéressant d’entendre un français moyen expliquer comment il a ressenti tout ce qui a précédé la guerre. Et puis, en laissant tel quel le matériau dont il disposait, Tardi a tenu compte du caractère de son père, du pourquoi et du comment ce caractère a pu se forger. Et bien entendu, de ce que ce caractère a pu avoir comme influence sur ce que lui-même est ensuite devenu. On imagine assez l’ambiance familiale dans la famille Tardi quand Jacques a grandi.

Sinon, l’ambiance dans le Stalag me paraît bien rendue. Cela va de la dureté des allemands à la mise en place d’une mini-société improvisée avec les moyens du bord par les prisonniers. Il y a le froid, la faim, la peur, les violences, les projets plus ou moins réalistes d’évasion et les combines pour améliorer l’ordinaire. Il y a aussi la façon dont les prisonniers de différentes nationalités ont pu être traités et la façon dont certains ont trouvé à s’occuper, que ce soit par le travail, l’apprentissage de langues ou des pratiques artistiques.
Bref, un ouvrage qui dépasse largement le strict intérêt familial. Un document de respect filial où Jacques Tardi met son talent au service de la mémoire. Et ceci n’est que la première partie d’un ensemble.

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