L'Enfer est pavé de Crocodiles (dicton populaire)

Avis sur Projet Crocodiles

Avatar Liehd
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Nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre, dès les premières pages, que ce "projet Crocodile" est une escroquerie. Quelques lointains souvenirs des cours de biologie niveau collège suffiront à nous en convaincre : rarement une oeuvre à vocation documentaire aura fait preuve d’une telle méconnaissance de son sujet, ni n’aura autant induit son lectorat en erreur. L’auteur, dont on devine d’emblée les partis-pris haineux, ne recule devant aucune approximation, aucun raccourci, aucun stratagème pour véhiculer des idées fausses sur ceux qu’il prend pour cible. C’est en effet au mépris de toute rigueur scientifique qu’il y présente les crocodiles comme des êtres bipèdes, libidineux et doués de parole, qui porteraient soi-disant des vêtements comme les nôtres et qui convoiteraient nos compagnes. Des a-prioris dont ne pourront que pâtir ces nobles créatures, déjà peu appréciées du grand public sous la forme que nous leur connaissons (tout au plus trouvent-elle grâce aux yeux de nos fashionistas une fois métamorphosés en sacs à main de luxe). Peut-être, oui, leur est-il déjà arrivé de manger quelques touristes imprudents, on ne va pas se mentir, mais jamais au grand jamais on ne les a vu siffler un mammifère ou le harceler pour lui demander son numéro de téléphone ! Si vous vous intéressez à ces reptiles, préférez donc les reportages du National Geographic, bien loin de cet ouvrage de propagande nauséabonde.

Blague à part (il fallait bien que quelqu'un la fasse un jour), l’oeuvre n’est guère plus convaincante, envisagée sous l’angle du pamphlet engagé, tant elle manque de rigueur, de justesse et d’objectivité. On se gardera cependant de prendre parti pour un « camp » ou un autre, pente savonneuse où la virulence et la mauvaise foi font force de loi, et on s’efforcera d’aborder le projet de façon rationnelle, critique, ainsi qu’il convient de le faire dès lors qu’un auteur s’aventure sur le terrain de l’idéologie.

En premier lieu (et ceci, avant même d’ouvrir l’album), on pourra s’interroger sur l’apparente sincérité du projet, et soumettre cette dernière à l’analyse. Qui est Thomas Mathieu ? Quelles sont ses motivations revendiquées ? Pourrait-il en avoir d’autres ? Si oui, lesquelles ? Pourquoi a-t-il choisi ce moyen d’expression ? Pourquoi a-t-il décidé de traiter ce thème ? Autant de questions qu’il convient de
se poser en amont, sans négliger aucune possibilité, plutôt que de tenir pour acquise l’honnêteté de l’initiative et de se dispenser de la méfiance de rigueur. Ainsi, ne serait-on pas en droit de se demander à quel point ce projet BD, si louables que paraissent ses intentions, n'est pas a contrario une entreprise opportuniste qui surfe sur une problématique dans l'air du temps (laquelle lui garantit un public « conquis d’avance » et donc, des ventes et/ou une cyberpopularité en conséquences). Sans ce choix orienté, l'auteur aurait-il pu accéder à la publication, malgré son style graphique médiocre - pour ne pas dire mauvais ? N’était-ce pas pour lui sa seule chance de percer rapidement dans le milieu ? En prolongement, sa volonté de s’appuyer sur des témoignages personnels (dont, de fait, l'authenticité n'est ni prouvée, ni prouvable, ce qui constitue un autre problème – comme le suggèrent nombre de participations douteuses aux sites "vie de merde" ou « dans ton chat ») ne pourrait-elle pas constituer un moyen facile de se passer de scénaristes et, par là même, de ne pas avoir à en payer un ? La maladresse du titre (lequel, au demeurant, n'en est pas vraiment un) ne suggère-t-elle pas des limitations créatives qu’il lui aura fallu compenser par d’autre artifices? Au-delà, n’est-il pas lui-même un de ces crocodiles qu’il pointe du doigt, et cela n’est-il pas susceptible de fausser son approche de la thématique (tout comme l’approche psychanalytique est faussée par le fait que Freud n’y ait jamais été soumis) ? Il prétend notamment que 100% des hommes sont des crocodiles mais en choisissant de dessiner ces planches, ne s’extirpe-t-il pas symboliquement du lot - et, ce faisant, ne se présente-t-il pas implicitement comme supérieur aux autres hommes, au risque d’invalider en partie son propos ? Peut-être que oui, peut-être que non. Ni vous, ni moi n’avons assez d’éléments concrets pour répondre à ces questionnements, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, en conséquence de quoi se doit-on de les garder à l’esprit, tout au long de notre lecture, au nom du « doute raisonnable ».

Partons toutefois ici du principe que cette sincérité est bien réelle : l’oeuvre n’en présente pas moins plusieurs problèmes de taille qui, eux, n’ont malheureusement rien de subjectif.

1) Le projet Crocodiles est un projet sexiste. En choisissant de transformer la totalité des hommes en crocodiles, mais de laisser aux femmes leur visage humain, l’auteur établit un clivage net et discriminatoire entre les sexes (ce qui constitue l’essence du sexisme). Or il n'aura échappé à personne, je l'espère, qu'avant d’être des hommes et des femmes, nous sommes TOUS des êtres humains, ce qui implique que ce dont les hommes sont capables, dans ce registre comme dans tout autre, les femmes le sont également. En faisant de ces comportements inciviques l’apanage de la gent masculine, on tourne le dos à l’égalitarisme pour revenir à ce fantasme typiquement machiste, rétrograde et religieusement connoté, qui veut que les femmes seraient fondamentalement différentes des hommes, qu’elles seraient plus pures, plus chastes, plus innocentes (postulat au nom duquel on leur a imposé pendant des siècles de réprimer leurs désirs, entre autres choses...). Dans ce registre, on ne peut pas faire de demi-mesure : soit on considère qu’hommes et femmes sont semblables, dans leurs qualités comme dans leurs défauts (puisqu’humains), soit on commence à établir des distingo subjectifs - mais qu’on ne s’étonne pas alors s’il y a des dérives ou si ceux-ci donnent lieu à des gradations. Si l’homme ne vaut pas mieux que la femme, alors la femme ne vaut pas mieux que l’homme. Prétendre le contraire (ce que cette BD fait indirectement), c’est déjà faire objectivement preuve d’une mentalité sexiste. Au XXIème siècle, on ne peut pas prétendre que les femmes qui sifflent les hommes, qui les déshabillent du regard, qui leur adressent des remarques déplacées lorsqu’elles sont en groupe ou qui abusent de leur crédulité, ça n’existe pas. Tout comme on sait qu’il y a des hommes battus ou des hommes violés. Certes, les chiffres ne sont pas comparables, c’est certain. Mais cela ne signifie pas pour autant que ces choses-là n’arrivent jamais, qu’elles ne sont pas une réalité, qu’elles n’ont pas d’importance (on sait ce qu’il faut penser des « détails de l’Histoire », alors les détails des statistiques...) et qu’on peut traiter légitimement la question en les passant sous silence. Si ces choses sont graves lorsqu’il est question de femmes (et elles le sont !), elles ne le sont pas moins lorsqu’il est question d’hommes. Ou bien se retrouve-t-on encore à établir des clivages malvenus, et à hiérarchiser les êtres humains en fonction de leur sexe. De fait, on peut conclure qu’on trouve aussi des crocodiles du côté du « beau sexe », et qu’en définitive, le crocodile, c’est l’humanité dans son ensemble, ni plus ni moins.

2) Le projet Crocodiles est un projet inutile : qui vise-t-il, en effet, et quels bénéfices concrets peut-il apporter à la cause qu’il prétend servir ? Ne se borne-t-il pas, finalement, à « prêcher des convertis » ? Il n’apprendra rien aux convaincu(e)s, laissera de marbre les « crocodiles » prédateurs (ou leur servira de cartouche pour mener leur propre croisade sexiste), et culpabilisera les hommes qui n’ont rien à se reprocher et qui, même sans avoir lu cette BD, veillent à se comporter de façon convenable (car seuls les « types biens », au bout du compte, seront sensibles à cette démonstration). Il est donc erroné (et complaisant !) de prétendre que l’oeuvre peut sensibiliser qui que ce soit à ces problématiques.

3) Le projet Crocodiles est un projet malhonnête : en prenant le parti de transformer l’ensemble des hommes en crocodiles, et pas seulement les « prédateurs », en les plaçant tous sur un pied d’égalité, l’auteur opère une généralisation aussi malsaine qu’injuste vis-à-vis de ceux qui, au contraire, ont à coeur de ne pas agir comme tels. En cela, il se fait l’écho d’une donnée statistique alarmante, qui fait le tour du net depuis quelques mois : 100% des femmes auraient été victimes de sexisme à un moment ou à un autre de leur existence. Un constat dramatique, dont nous ne douterons pas tant elle paraît probable, même si la nature de l’information reste contestable (il convient de ne pas oublier que les statistiques ne renvoient jamais à une réalité, mais à une interprétation d’un échantillon de réalité. En l’occurrence, peut-on vraiment affirmer que 100% des femmes ont souffert de telles attitudes, si 100% des femmes n’ont pas été consultées ? On pourrait se demander, par exemple, ce qu’il en est au sein des sociétés matriarcales... mais ce n’est pas le débat ici). Quelqu’un qui n’irait pas au-delà de ce chiffre édifiants (pour ne pas dire choquants) pourrait penser abusivement que si 100% des femmes sont victimes de telles exactions, 100% des hommes en sont coupables. Or l’un n’implique pas nécessairement l’autre, loin s’en faut (et heureusement !). C’est cette confusion regrettable que cette BD contribue à entretenir, alimentant ainsi les tensions au lieu de chercher à les apaiser.

4) Le projet Crocodiles est un projet lacunaire : intellectuellement parlant, lorsqu’on décide d’aborder une thématique, il est indispensable d’en traiter TOUS les aspects, et non de faire le tri en fonction du point de vue que l’on désire défendre. Il n’y a qu’en cherchant à se montrer exhaustif et objectif qu’on peut susciter une vraie réflexion, susceptible d’amener un « mieux » véritable. La politique de l’autruche n’a jamais rien apporté de bon, non plus que la manipulation d'informations. En l’occurrence, ici, l’auteur choisit volontairement de n’évoquer que les aspects négatifs du sexisme et de la discrimination qui en découle. Or que ce soit dans ce domaine comme dans bien d’autres, la discrimination positive existe et ne peut pas être passée sous silence. Car en l’occurrence, la discrimination, même positive, reste de la discrimination, tout comme le sexisme, même positif, reste du sexisme. Ainsi en va-t-il de la galanterie, des traditions qui en découlent (régler la note au restaurant, offrir des fleurs, ce genre de choses...), voire même des congés maternité (comme quoi tout n’est pas noir ou blanc : aussi surprenant que cela paraisse, le sexisme peut aussi apporter de bonnes choses. Car oui, même légitime et justifié, d’un point de vue conceptuel, ces congés restent de la discrimination, n’en déplaise aux bien-pensants. La discrimination n'a pas besoin d'être injustifiée pour être de la discrimination), jusqu’aux décolletés et aux mini-jupes (dont on fait paradoxalement un symbole de « libération de la femme ». On arguera que si la femme choisit de s’habiller ainsi, ce n’est pas nécessairement pour attirer l’oeil de l’homme, mais simplement pour « se sentir belle », ce qui n’a « rien à voir ». En avançant ce postulat, on oublie que la beauté est un concept qui n’a pas d’absolu. La beauté est toujours évaluée en fonction de critères subjectifs, culturels, propres à celui ou celle qui évalue – ou au groupe social auquel il/elle appartient. La beauté féminine, elle, est évaluée en fonction de critères exclusivement masculins et sexualisés : seins, fesses, chair... Bien que la femme soit convaincue d’exercer sa liberté individuelle en choisissant de porter de tels vêtements, en réalité, c’est tout le contraire : elle n’a fait qu’intérioriser le regard de l’homme, elle le subit inconsciemment, tout autant que lorsqu’elle est sifflée ou exhibée comme un trophée). Or lutter contre le sexisme, c’est lutter contre l’ensemble de ses aspects, les bons comme les mauvais, parce qu’ils constituent les deux faces d’une même pièce : ce n’est pas un combat « à la carte » où l’on choisirait ce qu’on veut oblitérer, et ce qu’on désire conserver par commodité personnelle. Sans quoi on se retrouverait dans la même configuration que le pays condamnant la guerre, mais vendant des armes à ses proches voisins. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre, et vice versa, car les deux ne font qu’un. Les combats d’idées ne se mènent pas à la légère, ils ne vont pas toujours dans le sens où nous souhaiterions aller : c’est dans notre faculté à accepter de consentir aux sacrifices qui s’imposent, aux efforts que la lutte exige de nous, à ce qu'on doit abandonner en route qu’on peut en mesurer l’authenticité. Les histoires « bien contre le mal », de méchants crocodiles, c’est bon pour les contes de fée, les individus intellectuellement limités qui ne peuvent appréhender le monde qu'à travers un filtre en noir et blanc. Dans la vraie vie, les choses ne sont jamais aussi simples que ça : si l’on souhaite éradiquer le sexisme, il faudra également faire une croix sur la discrimination positive (congé maternité excepté, compte tenu du fait qu'elle est justifiée) et sur des habitudes sociétales ancrées dans l’inconscient collectif.

Pour toutes ces raisons (et bien d’autres encore, mais je me suis fait suffisamment long, sans compter qu’internet étant ce qu’il est, je doute d’être compris ne serait-ce qu’au dixième), la réalité du projet Crocodiles est à l’opposé de ses bonnes intentions.

Compte tenu de leur gravité, les questions de sexisme en général, et de harcèlement de rue en particulier, ne peuvent pas être traitées avec une telle légèreté, un tel laxisme et une telle absence de rigueur intellectuelle. Sans quoi sont-elles condamnées à faire plus de mal que de bien, et à faire partie du problème plutôt que de la solution.

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