Flaneries tokyoites

Avis sur Tokyo Sanpo

Avatar Emmanuel Lorenzi
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Pour la génération des trentenaires, dont je fais partie, le Japon est une destination mythique, c’est le pays de l’animation à 12 images par seconde, des mangas à rallonge, des samouraïs et des Ninjas, mais aussi et surtout le Japon est le pays des jeux vidéo. Depuis quelques années, la puissance culturelle du Japon est pourtant sur la pente descendante, le secteur vidéoludique souffre de la concurrence des gros éditeurs occidentaux, qui ont su aborder le virage de la HD avec nettement plus de maîtrise technique, et il n’y a guère qu’en France que le secteur du manga et de l’animation japonaise soit aussi florissant (en dehors des frontière de l’archipel s’entend). Tout ceci fait écho aux difficultés économiques du Japon, qui peine à se relever de la crise et subit de plein fouet de dynamisme de la Chine et de la Corée du Sud. Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique de constater la percée fulgurante de la pop coréenne depuis quelques années en France, le pays devient de plus en plus attractif et attire des milliers de jeunes Français sur les bancs des universités qui proposent des cours de coréen ; est-il utile de spécifier qu’il s’agit dans une majorité de cas de futurs candidats à l’expatriation au pays du matin calme, un phénomène qui n’est pas sans rappeler l’attrait que le Japon exerçait (et exerce toujours dans une certaine mesure) sur la jeunesse dans les années 80-90.

Difficile de déterminer si Florent Chavouet fait partie de ces japan addicts qui durant une grande partie de leur adolescence rêvent de fouler le sol sacré du Japon, collectionnant les mangas, les animés et les JRPG avec la maniaquerie qui caractérise les otakus, tout juste sait-on que le jeune homme accompagne sa petite amie durant six mois pour les besoins d’un stage, sans qu’il s’étende outre-mesure sur ses motivations. Peu importe finalement car le plaisir de la découverte et l’émerveillement face à des objets insolites, pourtant fatalement banals au Japon, demeurent intact à chaque page. Tokyo sanpo se présente sous la forme d’un carnet de voyage graphique retraçant les errances quotidiennes du jeune français dans les rues de la tentaculaire capitale japonaise. Feuilleter l’ouvrage sans s’y plonger a quelque chose de déstabilisant, Tokyo Sanpo a l’air au premier abord anecdotique ; de jolis dessins, quelques phrases sibyllines placées au petit bonheur la chance et puis la magie opère, le lecteur entre dans l’univers de Florent Chavouet, en perçoit la poésie et la subtilité. Il y a une finesse étonnante dans les observations du dessinateurs, mais également dans ses petits commentaires souvent très drôles, qui apportent de nombreux détails caractéristiques de la culture et de la tradition japonaise, mélange de coutumes ancestrales et de modernité. Ce sens du détail, cette capacité à saisir l’instant et à capter en quelques traits ce qui caractérise l’esprit japonais est la principale force de cet étonnant carnet de croquis, à tel point que l’on se demande s’il ne s’agit pas là du meilleur livre jamais publié sur Tokyo. C’est une chose que d’apprendre en quelques phrases sèches du Routard que les printemps y sont pluvieux et les étés chauds et humides, c’en est une autre de constater au travers de nombreux croquis que Florent Chavouet ne dessine jamais le ciel lorsqu’il pleut (et ces dessins sont fort nombreux). Même principe concernant le prix des fruits, très chers au Japon, Florent Chavouet s’amuse à dessiner des étiquettes de pommes, de bananes, de poires ou d’ananas, qu’il colle au fil des pages ; cela pourrait relever du détail ou du running gag futile, mais l’impact du procédé est là aussi très fort. le lecteur un peu subtil aura compris qu’offrir une corbeille de fruits lorsqu’on est invité chez des Japonais est probablement fort apprécié. Progressivement, une géographie de Tokyo se dessine au fil des pérégrinations de l’auteur, là encore on échappe à toute lourdeur didactique, la découverte des différents quartiers de la ville se fait en douceur, Chavouet accentuant subtilement ce qui caractérise chaque secteur de la capitale (le quartier branché de Shibuya, le centre des affaires et ses gratte-ciel, le très animé arrondissement de Shinjuku, Akihabara et ses otakus...), tout en délaissant les zones qui ne l’intéressent pas, l’aspect parcellaire de la visite étant une composante qu’il faut évidemment rapidement intégrer, Chavouet ne prétendant aucunement à l’exhaustivité. Ce qui peut étonner dans les croquis de l’auteur c’est l’aspect composite de l’architecture et de l’urbanisme tokyoïte, les maisons ont l’air d’êtres faites de bric et de broc et leur entretien laisse parfois à désirer, les fils électriques et téléphoniques sont omniprésents dans les rues, tout comme les enseignes lumineuses, néons et autres pancartes publicitaires ; la ville donne globalement le sentiment d’avoir poussé au petit bonheur la chance, sans véritable plan d’urbanisme.

Evidemment, Tokyo Sanpo ne s’adresse pas exactement aux touristes qui souhaitent planifier leur prochain voyage au Japon, le livre est avant tout destiné aux amoureux de cet étonnant pays, à ceux qui rêvent de parcourir les rues animées de Tokyo, de traverser le fameux carrefour de Shibuya ou de traîner dans les boutiques d’électronique et de jeux vidéo d’Akihabara (quartier que l’auteur apprécie finalement assez peu), à ceux qui s’émerveillent de découvrir un temple traditionnel coincé entre deux building ou qui restent fascinés par des détails exotiques de la vie quotidienne des Japonais. Tokyo Sanpo s’adresse également à ceux qui connaissent bien le Japon, y ont vécu ou séjourné longtemps, nul doute que les dessins et les commentaires de l’auteur les ramèneront avec nostalgie au pays.

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