Il y a quelque chose de profondément casse-gueule dans le fait de prendre un art comme sujet principal d’un manga populaire. Le théâtre, le cinéma, la peinture, la musique, tout ça peut devenir passionnant quand on y est déjà sensible, mais réussir à embarquer quelqu’un qui n’a aucune attache particulière avec la discipline, c’est une autre histoire. Car c'est beau, c'est factuel, mais encore faut-il réussir à créer de la tension, du suspense, du rythme, et surtout donner envie de comprendre pourquoi cet art compte autant pour ceux qui le pratiquent.
C’est pour ça que j’étais curieux devant Akane-banashi.
Un manga sur le rakugo (sorte de théatre Japonais féodal), publié dans le Shonen Jump, il faut quand même l’avouer, ce n’est pas banal. Dans un magazine où l’on s’attend davantage à voir des combats, des pouvoirs, des rivalités très physiques et des grandes explosions de volonté, tomber sur une œuvre centrée sur un art ancestral japonais de narration orale, ça a quelque chose d’assez fou.
Et même si le manga reprend finalement beaucoup de codes familiers du Jump, notamment ceux du manga de sport, ça change. Ça fait du bien de voir des affrontements qui passent par la parole, la posture, le rythme, la technique, la présence, plutôt que par des coups de poing.
D'ailleurs c'est là que le manga fonctionne le mieux. Les représentations de rakugo sont traitées comme des matchs. On a la préparation, l’enjeu, les rivaux, les commentaires du public, les professionnels qui décryptent ce qui est en train de se jouer. Tout un système assez classique, presque sportif, qui permet au lecteur de comprendre une discipline qu’il ne connaît pas forcément. Et moi, en petit occidental qui n’y connaissait absolument rien, j’ai trouvé ça vraiment prenant. Le manga m’a fait découvrir un pan entier du divertissement japonais, avec ses classiques, ses références, ses techniques, ses subtilités d’interprétation. Il y a quelque chose d’assez fascinant à voir comment une même histoire peut changer selon celui qui la raconte, selon sa respiration, son regard, son silence, sa manière d’occuper l’espace.
C’est pour ça que j’ai enchaîné ma lecture assez facilement. Au départ, je picorais. Un tome par-ci, un chapitre par-là. Puis j’ai fini par me laisser embarquer, parce qu’au-delà de la curiosité culturelle, il y avait aussi une promesse humaine très forte.
Akane est une jeune fille qui veut se lancer dans un art vieillissant, de moins en moins pratiqué, et pas forcément pensé pour elle. Elle ne fait pas seulement ça par ambition personnelle. Elle porte aussi l’histoire de son père, son humiliation, son rêve brisé, cette envie de réparer quelque chose qui l’a précédée. Et forcément, avec un point de départ pareil, on touche à des thèmes magnifiques. La transmission, l’héritage familial, le désir de rendre ses parents fiers, le poids des échecs qu’on reçoit sans les avoir vécus, la tentative de faire survivre un art en train de mourir.
Sur les trois ou quatre premiers tomes, j’ai vraiment eu l’impression de lire une œuvre qui avait de l’or entre les mains. Je comprenais très bien pourquoi les éditeurs avaient pu croire à une future pépite. Il y avait un sujet original, une héroïne claire, une mécanique de progression efficace, et surtout un potentiel émotionnel immense.
Akane-banashi pouvait devenir à la fois un manga de compétition, un récit de transmission et une déclaration d’amour à un art ancien.
Sauf que plus la lecture avançait, plus j’ai eu l’impression que le manga se séparait en deux œuvres...
D’un côté, les scènes de représentation, souvent très efficaces, rythmées, divertissantes, capables de transformer une performance orale en moment de tension.
De l’autre, tout ce qui relève davantage de la vie d’Akane, de ses relations, de son père, de son rapport intime à ce qu’elle porte. Et pour moi, cette deuxième partie est clairement l’épine dans le pied du manga.
Le problème, ce n’est pas que le manga manque de personnages ou d’idées. Au contraire, il en ajoute même beaucoup. Les figures secondaires se multiplient à vitesse grand V, avec des designs parfois de plus en plus farfelus, des têtes très marquées, comme si chaque nouveau venu devait immédiatement imprimer quelque chose visuellement. Mais j’ai rarement eu l’impression que ces personnages étaient traités à la hauteur de ce qu’ils promettaient. Beaucoup semblent surtout exister pour préparer une nouvelle représentation, créer un nouvel enjeu, servir de tremplin à une performance. Et petit à petit, tout ce qui m’avait accroché au départ, la transmission, le deuil d’un rêve, l’art qui se meurt, la relation père-fille, semble s’étioler pour laisser place à une mécanique plus répétitive.
C’est d’autant plus frustrant que les scènes de rakugo, elles, continuent souvent de fonctionner. Je ne peux pas dire que je me suis ennuyé devant tout le manga. Il y a une vraie science du découpage, une volonté de rendre visible ce qui est normalement invisible, de transformer une voix et une posture en énergie presque physique. Quand le manga explique une technique, quand il montre comment un artiste peut déformer une histoire connue pour y mettre sa propre couleur, quand il fait comprendre la différence entre réciter et incarner, il est vraiment intéressant.
Il m’a même franchement happé sur toute sa partie culturelle et historique!
Mais dès que l’œuvre revient à sa partie plus humaine, j’ai souvent eu l’impression d’un rendez-vous manqué...
La tranche de vie devient parfois presque un prétexte. On attend une scène forte, un vrai moment de bascule, une conversation qui va enfin creuser ce que tout cela représente pour Akane, puis ça retombe. L’exemple le plus parlant, pour moi, reste sa relation avec son père. Tout est là pour que ce soit bouleversant. Une fille qui marche dans les traces d’un homme empêché, une revanche intime, une fierté difficile à dire, un rapport à l’échec qui pourrait contaminer toute la trajectoire de l’héroïne. Et pourtant, quand ils se retrouvent, quand le manga pourrait enfin laisser respirer quelque chose de profondément empathique, j’ai souvent l’impression qu’on échange deux phrases et qu’on passe à autre chose.
C’est là que le manga m’a laissé froid. Pas dans son concept, ni dans son originalité, ou dans son envie de faire découvrir le rakugo. Là-dessus, je trouve même qu’il mérite d’être défendu. Mais dans son cœur émotionnel, il rate trop souvent quelque chose. J’ai eu plusieurs fois la sensation qu’il aurait fallu une relecture supplémentaire, ou peut-être un accompagnement plus fort sur la partie scénaristique, pour donner davantage d’ampleur aux relations et aux silences. Parce que le potentiel était vraiment immense. On n’était pas seulement devant un manga original sur un art méconnu. On aurait pu être devant une œuvre profondément touchante sur ce que l’on reçoit de nos parents, sur ce qu’on tente de réparer à leur place, sur la manière dont un art survit en passant d’un corps à un autre.
Alors est-ce que ça suffit à détruire Akane-banashi ?
Non, clairement pas. Le manga reste divertissant, singulier, souvent très agréable à lire, et il a au moins le mérite d’apporter une vraie originalité dans les productions mises en avant par le Shonen Jump. Rien que pour ça, je suis content qu’il existe. Il prouve qu’on peut créer de la tension autrement que par l’action pure, qu’un récit peut se construire autour d’une scène, d’une voix, d’un public qui retient son souffle. Mais je garde aussi une frustration assez nette. Celle d’avoir vu une œuvre avec un sujet magnifique, un cadre rare, une héroïne prometteuse, et de sentir qu’à chaque fois qu’elle pouvait vraiment me toucher humainement, elle préférait retourner vers sa mécanique de performance.
Akane-banashi m’a appris quelque chose, m’a diverti, m’a ouvert une porte sur un art que je ne connaissais pas et ce n’est déjà pas rien. Mais il m’a aussi donné l’impression d’un manga qui sait beaucoup mieux faire vivre le rakugo que faire vivre ceux qui le pratiquent!