Amour, fascisme et CDD
7.3
Amour, fascisme et CDD

BD (divers) de Marc Dubuisson (2026)

Le monde dans lequel nous vivons depuis un an environ, et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux USA, n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était avant cet événement encore plus cataclysmique que nous le craignions. Chaque jour voit l’apparition d’une nouvelle aberration, chaque jour est un nouveau désastre pour la démocratie, pour l’environnement, et finalement pour l’humanité toute entière. Et ce rythme quotidien de paroles et d’actes, défiant à la fois la raison la plus élémentaire et la morale la plus essentielle, prend tout le monde au dépourvu, y compris – et cela doit être la première fois que ça arrive dans l’histoire – les humoristes les plus expérimentés : car comment caricaturer un homme, un système qui est déjà une caricature complète ? Comment en accentuer les traits, comment en exagérer la nature quand la réalité dépasse en permanence l’imagination la plus folle ? Pourtant, nous avons bien besoin de rire de tout cela. Rire pour ne pas pleurer, pour ne pas nous laisser aller au pessimisme le plus noir.

L’idée de Marc Dubuisson, auteur bruxellois, est de répéter l’approche qui avait été un succès lorsqu’il nous avait fait rire de l’horreur et de la bêtise de l’islamisme radical avec son Amour, Djihad & RTT (10.000 exemplaires vendus à date) : imaginer que la « doctrine » MAGA et le comportement dictatorial de Trump et consorts (y compris, évidemment, le rôle de Musk et de son DOGE dans le démantèlement imbécile des structures administratives) soit appliqués tels quels à une branche de l’administration départementale française. Il s’agit donc de déplacer l’idéologie, le discours, les méthodes, les comportements, les mots de l’extrême droite trumpiste dans le quotidien de fonctionnaires littéralement pris en otage par leur direction après la privatisation de leur service.

Amour, fascisme & CDD se présente comme une suite de « gags en une page », qui constituent en fait une histoire complète, depuis l’arrivée du nouveau patron, Steven Maréchal, actionnaire majoritaire de l’administration départementale, qui se rêve en grand « disrupteur » augmentant l’efficacité des « bureaucrates », jusqu’à un retour « à la normale » du fait du chaos créé par les pratiques absurdes mises en place (l’objectif de la nouvelle direction est de "synergiser des solutions holistiques en garantissant un upscale des bulletpoints dans un cadre de libération économique"). Tout cela dans un bain permanent de menaces, de violences, de sexisme et de racisme, allant bien entendu jusqu’à la déportation et l’enfermement de celles et ceux qui résistent, ou qui ne sont simplement pas au goût des nouveaux « chefs ».

Le plaisir du lecteur consiste surtout à retrouver dans ce qu’imagine Dubuisson les échos de la réalité de la dictature trumpienne, et d’en rire quand il le peut. Même si, finalement, peu de choses sont vraiment drôles là-dedans… Comme ce dialogue de la page de garde entre deux « agents du pouvoir » : "– De toute façon, avec ces gens-là, dès qu’on ne pense pas comme eux, qu’on admire les uniformes, qu’on veut contrôler les masses laborieuses, et qu’on s’assoit sur les règles démocratiques, on est forcément des « fachos ». – Bonjour les préjugés" . Difficile d’en rire quand, même en France, on entend des propos similaires éructés par nos politiciens, plus que fascinés par le hold-up trumpien sur « la plus grande démocratie du monde » !

On pourra regretter que Dubuisson ait ajouté dans son livre une critique très superficielle de l’IA, qui n’apporte rien, et qui est finalement assez "artificiellement" reliée au sujet principal d’Amour, fascisme & CDD. On a plutôt tendance à penser que l’IA et son utilisation, dans le monde du travail mais aussi dans la vie quotidienne, méritera d’être traitée beaucoup plus sérieusement, d’autant que son existence et son développement sont indépendants du phénomène de montée en puissance du fascisme.

Mais, malgré ses limites, Amour, fascisme & CDD est plus qu’un livre de gags, c’est un acte de résistance. Le lire a d’ailleurs un effet bénéfique sur nous : nous faire nous sentir moins seuls devant l’horreur des dictatures qui s’installent. Et nous faire prendre conscience que nous ne pouvons pas, comme les petits personnages des fonctionnaires de l’administration départementale du livre, accepter sans réagir ce qui se passe, en attendant d’être « libérés ». Qu’il nous incombe, à chacun d’entre nous, à notre niveau, de réagir.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/03/10/amour-fascisme-cdd-de-marc-dubuisson-make-the-office-great-again/

Eric-Jubilado
7
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le 10 mars 2026

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