Le scénario est gentil, mais fort conventionnel, à un degré tel qu'il semble plutôt fade au regard d'un lecteur Ouest-européen. Deux soeurs jumelles qu'on confond, séance de divination au bénéfice de l'héroïne, passage par une sympathique "Cour des Miracles", traque par des mafieux, un "deus ex machina" qui tire in extremis les héros d'un gros problème, et une end plus ou moins happy avec retrouvailles familiales... Pas vraiment neuf, tout ça. Les romans grecs d'il y a deux mille ans contiennent les mêmes ingrédients, allez vérifier...
Aussi devra-t-on plutôt porter son attention sur "ce qui fait vrai" dans le récit, et qui tire un peu le lecteur de la demi-somnolence où l'embourbe insidieusement tant de convention. On est en Tchécoslovaquie, avec des problèmes et des décors tchèques. Plus précisément peu de temps après l'effondrement du glacier soviétique.
Décors : belle entrée vieillotte avec vitrail et montants de rampe en fer forgé (page 3), plaines, ponts de chemins de fer...
Problèmes tchèques : la misère et l'incertitude du lendemain liés à la sortie du communisme, les petites agressions minables de la part de jeunes dans les banlieues déshéritées, le sort difficile des opposants au communisme (voués à l'exil, avec des lendemains plus qu'incertains), dénonciation des pillages communistes (page 45).
Authenticité des réflexions d'Anna devant son miroir (page 4), de l'ennui affreux qui règne dans un couple qui n'a plus rien à se dire et qui n'existe plus que par le sexe (pages 3 à 5). Bonhomie des dépenaillés qui font la fête (pages 7 à 10). Solidarité et sens du devoir des Roms, qui bénéficient ici d'une image très sympathique.
Le coeur du récit est constitué par la cavale d'Anna et d'Alan, vers lequel Anna va se sentir (inévitablement...) attirée.
Une ligne claire grise-blanche règne tout au long de l'album; le découpage en vignettes est intéressant, mais sans plus, sauf en quelques cas : diminution progressive de la taille des vignettes page 5, suggérant l'insipidité d'une relation sexuelle à laquelle on ne pense même plus bien qu'on soit dans le feu de l'action; abandon de la ligne claire au profit de crayonnés moins épurés dans les scènes de rêve ou de souvenirs, ce qui en souligne l'immatérialité (pages 11 à 14, 26 à 32, 47 à 52, 54-55).
Ce qui fait moins vrai, c'est par exemple la persécution des héros par des mafieux russes. Finalement, on n'en détient pas la raison. Et je laisse le lecteur apprécier la vraisemblance de la rencontre qui tire les héros d'embarras (pages 68-70)... A coup sûr, aucune bande dessinée Ouest-européenne n'oserait introduire ce genre de recours. Il traduit l'atmosphère d'une époque : la libération de la dictature communiste.
Quelques traits d'humour (opération des Roms contre les mafieux, et le coup de théâtre final).
Bon travail artistique, mais il est difficile de croire au fond du récit.