Voilà une BD que je ne voulais pas finir tant elle est géniale. Asterios Polyp est une biographie, un conte philosophique, une allégorie, une recherche esthétique, une comédie romantique. C'est surtout une extraordinaire expérience de lecture.
Le livre est déjà en soi une vraie leçon de graphisme. Le dessin est presque arrogant d'avant-gardisme, la composition de chaque image est étudiée à l'extrême et insérée dans des pages construites comme des peintures du Tate Museum . Ne cherchez pas d'improvisation dans cette oeuvre, elle est millimétrée dans ses moindres détails. Mazzucchelli contrôle son personnage et ses pages d'une main de fer, et sa pensée s'exprime dans ses dessins sans la moindre éclaboussure superflue.
Mais une fois acceptée cette ébouriffante rigidité, on ne peut qu’admirer tous les procédés graphiques . Les couleurs sont basiques et dénotent chacune un personnage, un type d'esprit. Le héros est représenté de manière presque abstraite , ses bras des tubes, sa tête une forme géométrique, tandis que sa femme est griffonnée au crayon rouge. Dans les moments de dispute, son bleu à lui s'oppose à son rouge à elle ... avant de s’entremêler à nouveau ... "Asterios Polyp" ne sépare jamais la forme du contenu, et même le lettrage ou les espaces vides nous disent quelque chose...
L'histoire est à la fois touchante et comédique. Asterios, professeur d'architecture respecté, passe les 50èmes rugissants avec difficulté. Sa vie réglée comme du papier à musique n'a peut-être pas produit les fruits attendus (aucune de ses œuvres n'ont été physiquement construites, son mariage s'est écroulé, sa maison est en feu...). Sorti de son milieu universitaire pour renaître dans une américaine prolétaire et fantasque, Astérios redécouvre , en plus d'une certaine authenticité, des vérités plus floues, plus rondes que le monde carré et hyper-contrôlé qu'il s'était construit. Il revisite son passé, et sa romance avec sa femme (une artiste abstraite, bien sûr). Les nombreux flash-back du livre nous racontent aussi une remise en cause des souvenirs, une mise au point salutaire.
Asterios Polyp, c'est aussi une tragédie grecque qui rencontre Woody Allen et Wim Wenders. Le destin, les signes , l'odyssée funeste le disputent avec un slapstick romantico-universitaire digne du grand Woody. On sourit beaucoup en lisant ce livre, et pendant qu'on s'amuse des travers et déboires de notre sérieux personnage, on s'inquiète des lourdes références classiques que nous lance le récit (le chorus grec est tenu par un frère jumeau mort-né...).
Si le passé est raconté dans un second degré honnête et ironique et si les rêves semblent prédire un avenir menaçant , le présent est une chouette histoire d'évasion, d'amitié, de rencontres, qui colle à la réalité. Il est cet instant où pour la première fois, notre architecte construit enfin sa propre maison...
L'austère professeur est un personnage qui s'humanise avec le temps, qui apprend - et nous apprend - le "lâcher prise" (beaux passages sur le briquet, la montre, le parallaxe) et qui remporte nos suffrages. (Ne vous frappez pas comme certains de ses discours abstraits car il est bien moins snob qu'on pourrait le penser: à un étudiant qui lui propose d'ouvrir une "fenestration dans un plan planaire", Astérios rétorque qu'il "vaudrait mieux ouvrir une fenêtre dans le mur") . Voilà un personnage de BD que l'on souhaiterait presque rencontrer.
Histoire de rédemption, et de découverte de soi et de l'autre, superbe objet graphique aux inventions bluffantes, Asterios Polyp est tout à fait enthousiasmant, page après page . Une claque monumentale pour ma part et que vous devez lire DE TOUTE URGENCE !