Je comprends ce que Will McPhail cherche à faire, je vois très bien le mouvement du récit, son idée de départ, sa manière d’opposer le vide des interactions modernes à la possibilité d’une vraie connexion humaine. Sur le papier, tout ça devrait me parler... Y'a aussi cette envi de faire comme dans Blast de Manu Larcenet, en mettant des passages plus symboliques et sans paroles dans les gros cas de conscience... Oui, très bien, mais... Dans les faits, je suis resté à distance.
Le principal problème, pour moi, vient de Nick.
C’est un personnage volontairement apathique, détaché, un peu prétentieux, enfermé dans une forme de solitude urbaine qu’il semble presque entretenir. Le livre veut évidemment partir de là pour le faire évoluer, pour l’amener vers quelque chose de plus tendre, de plus vulnérable, de plus humain. Sauf que le temps que cette évolution arrive, j’avais déjà décroché émotionnellement. Trop dur de ressentir quelque chose pour un personnage qui, pendant une bonne partie du récit, semble lui-même ne rien ressentir.
Ce n’est même pas que je le déteste. Je ne l’ai pas trouvé insupportable au point de vouloir jeter le livre contre un mur. C’est plutôt l’inverse, il m’a laissé indifférent. Et cette indifférence est encore plus gênante, parce qu’elle coupe le lien que la BD essaye précisément de construire. Nick traverse des conversations, des cafés, des moments de malaise social, des petites scènes de vie contemporaine, mais j’avais souvent l’impression de regarder quelqu’un s’observer lui-même en train de ne pas vivre grand-chose. Son apathie a quelque chose de confortable, voir de joyeux malgré elle, comme s’il s’était installé dans son propre vide avec une tranquillité qui me rendait l’empathie difficile.
J'ose même dire que je trouve terrifiant que beaucoup ont pu s'identifier à un tel personnage...
Une sorte de monstre, au milieu des être humain, mais comme il est joyeux, sympa, goofy et qu'il fait des blagues ça passe. Personnellement, c'est juste ma vision d'un antéchrist. Un Meursault (de l'Etranger) des temps moderne, avec un smartphone et qui regarde ces films de culs trop fort, ce qui en fait profiter ces voisins.
Ce qui est frustrant, c’est que la BD n’est pas dénuée de qualités. Visuellement, il y a une vraie idée, et même une très belle idée, cette alternance entre le noir et blanc, assez sec, assez froid, et les grandes pages colorées à l’aquarelle dès qu’un moment de connexion sincère apparaît. Le procédé est clair, peut-être même un peu trop lisible par endroits, mais il fonctionne. On sent que la couleur n’est pas juste là pour faire joli, qu’elle vient traduire quelque chose que les personnages n’arrivent pas forcément à dire. Quand le livre s’ouvre enfin, quand il laisse apparaître une émotion plus franche, ces respirations visuelles ont une vraie force.
D'où mon immense frustration, parce qu'il avait vraiment tous pour me plaire ce livre!
J’ai aussi trouvé assez juste tout ce qui touche à la satire sociale. Les cafés branchés, les discussions creuses, la superficialité polie des gens qui se croisent sans vraiment se parler, tout ça est observé avec un humour souvent pertinent. Mais là encore, le début donne parfois l’impression d’une suite de vignettes, presque de petits strips mis bout à bout. (D'ailleurs les noms des chapitres qui ne coupent pas le récit en étant des noms de cafés pour Bobo, j'ai trouvé ça brillant!) On sent l’expérience du dessin de presse derrière, avec ce sens de la chute et du regard mordant, mais ça peut aussi donner au récit une forme un peu fragmentée. J’ai eu du mal à m’installer dans une vraie continuité émotionnelle.
Et puis il y a le dernier mouvement, beaucoup plus intime, autour de la maladie, des non-dits familiaux et de la relation mère-fils. C’est probablement la partie la plus touchante du livre, celle où Au-dedans trouve enfin une fragilité plus directe. Je comprends qu’elle puisse bouleverser beaucoup de lecteurs. Elle est plus nue, moins ironique, moins occupée à pointer les ridicules du monde extérieur. Le problème, c’est que ce basculement arrive presque trop tard pour moi. Le changement de ton est fort, sincère, mais aussi assez brusque.
J’aurais aimé que cette vulnérabilité irrigue davantage le récit avant d’arriver aussi frontalement dans sa dernière partie.
Je ne peux donc pas dire que Au-dedans est une mauvaise BD. Ce serait injuste et drastiquement faux!
Elle a une vraie intelligence graphique, un regard social assez fin, et une dernière partie qui touche à quelque chose de plus profond. Mais elle repose sur un personnage dont le cheminement ne m’a jamais semblé proche de moi. Je vois ce qu’il traverse, je comprends ce que le livre veut provoquer, mais je ne l’ai pas ressenti avec lui.
Alors ici je ne sanctionne pas une absence de talent ou de sincérité. Je note surtout une distance, j’ai vu les qualités de la BD depuis l’extérieur, sans parvenir à entrer dedans. Tous en me posant beaucoup trop de question sur ce drôle d'archétype de personnage principale. Qui est soit mal introduit, soit mal maitrisé, mais terriblement inquiétant sur ce que ça raconte des gens.