Avec toutes les éclaboussures de sang et de fragments d'os qui ont conduit le lecteur, dans les tomes précédents, à être dégoûté des boucheries-charcuteries pour un bon moment, on ne s'attendait pas à ce que l'action devienne assez drôle, surtout quand elle se situe en un lieu aussi chargé de sacré et d'enjeux culturels que Stonehenge.
Bon, on avait déjà bien remarqué que Bartholomée, avec ses douilletteries physiologiques et ses susceptibilités éthiques, était marrant de temps à autre. De même, dans le tome précédent, présenter le prestigieux prince Leif Eriksonn, appelé à commander toute la nation Viking et ses entreprises guerrières dévastatrices, comme un débile qui ne sait pas parler, qui bave et qui se tripote, cela ne faisait pas très sérieux. D'autant que ce Polichinelle peu appétissant est pourtant pris très au sérieux par Rollon (qui y voit un rival et une menace), et par Fridda, la prêtresse de Thor si cruellement démunie de toute forme de vêtements (il y a bien de la misère dans le monde, allez, Madame Michu), qui veut en faire le roi des Vikings. Le contraste entre le ridicule du personnage et la gravité de l'enjeu qu'il représente ne peut que générer le rire, outre qu'il traduit, en creux, une caricature des qualités supposées des détenteurs de pouvoir en général. On croit Mitton parfaitement capable d'avoir voulu dissoudre les auréoles de prestige attachées aux chefs et à leurs dignitaires...
Tout au long de la série, l'accent "germanique" des Vikings, qui éveille surtout, pour les lecteurs français, les souvenirs de l'Occupation allemande, est bien souligné, et casse un peu le sérieux suscité par les forfaits des Vikings. Ajoutons les rots d'artillerie lors de l'ingestion de bière (planches 26 et 41), et on comprendra que Mitton s'amuse moins avec les Vikings qu'avec les stéréotypes qui circulent chez les Français à propos des Allemands... Belle tentative de Mitton pour résumer, en six vignettes de la planche 27, l'étendue de l'Empire Viking, au travers des paroles des rivaux de Leif.
Fridda se montre aussi obstinée à rehausser le prestige de son prince Leif, qui se ridiculise à chaque instant, que le chaman Algard s'était montré têtu pour sauver la mise à l'imposteur Bartholomée, qui lui désobéissait systématiquement. De ce côté-là, le schéma de l'intrigue est le même.
L'occasion de faire de Leif le roi des Vikings se présente lors de la fête du solstice à Stonehenge, lorsque tous les Vikings disponibles viennent célébrer ce moment-clé de l'année solaire. Et là, c'est drôle : comme dans un vaudeville de Labiche ou de Feydeau, Leif fait exactement ce qu'il ne faut pas faire, au mauvais moment, malgré les efforts désespérés de Fridda pour lui conserver une apparence de dignité; de plus, à plusieurs reprises, Leif disparaît de la cérémonie alors qu'on a besoin de lui, ce qui répond exactement à l'un des procédés du vaudeville. En pleine cérémonie païenne, il se met à chanter en latin des chants d'Eglise, et, s'il ne se fait pas couper en seize à ce moment--là, c'est que vraiment Mitton ne croit pas trop au sérieux de son récit. Les Vikings sont peut-être cons, mais il y a des bornes à l'invraisemblance...
Au passage (en remontant un fleuve, l'Avon, pour aller à Stonehenge), les Vikings ne manquent pas de terroriser le bon peuple britannique qui, aussi couard que le peuple français, fuit à toute jambe dès qu'il voit la figure de proue d'un drakkar; parmi les fuyards, une jeune vierge de service (si ! si ! vierge pour de bon ! on se demande à quoi pense Mitton pour lui conserver si longtemps ce handicap...), une ravissante rousse bouclée, Gwendoline, qui m'émeut autant qu'elle trouble Leif. Ben oui, Mitton sait dessiner.
Côté dessin, jolis aperçus sur les campagnes britanniques (planches 4, 6, 23). Tour à colombages planche 15. Salibury version médiévale planche 22. Et, à partir de la planche 24, le splendide décor de Stonehenge, avec des sculptures assez finement représentées. La vignette majeure de la planche 32 devrait réjouir les tenants du néo-paganisme à la mode.
Et, pour l'érotisme, outre la foufoune de Fridda qui se balade tout au long de l'album, on pourra apprécier les méthodes de drague très explicites des Vikings (planche 5), les procédés de Fridda pour apaiser l'éruptivité libidinale de Leif (planche 12). On ne vous dit pas en quoi consiste la dernière scène, ça fin cinq tomes que vous le savez, maintenant.