En 2016, dans le 50ème numéro du comicbook Justice League et dernier du scénariste Geoff Johns, ce dernier lâchait une petite bombe dans le Batfandom, annonçant qu’il n’y avait pas un Joker, ennemi juré de Batman, mais trois Joker. Une révélation qui allait bien sur agiter les fans et les réseaux sociaux, avant de se dévoiler plus en détails avec cette mini-série en 3 (évidemment) numéros un peu plus épais que d’habitude, signés Geoff Johns et Jason Fabok.
Le comportement erratique et chaotique du Joker selon les époques avait été habituellement attribué à sa personnalité instable, mais le scénariste préfère utiliser la piste de trois représentants bien différents, à savoir le Criminel, le Clown et le Comédien. Chacun représentant une personnalité mais aussi un contexte particulier, à savoir les premiers pas du Joker en tant qu’ennemi plus proche de la mafia, du clown kitsch mais responsable de la mort de Jason Todd, deuxième Robin, ou du criminel plus sadique, toujours en recherche d’une audience pour ses actes, et lié à la mutilation de Batgirl. Une différenciation intéressante, mais dont la limite est déjà trop perceptible avec la confusion entre le Clown et le Comédien, bien trop proches et pendant longtemps trop mal différenciés.
Geoff Johns utilise d’ailleurs une histoire centrale autour de ce trio de cinglés aux cheveux verts, où l’enquête à leurs traces va permettre de comprendre les motivations qui les unit. Mais la mini-série n’utilisera pas pour autant toutes ses cartes en main, avec parfois un certain sentiment de gâchis, de « tout ça pour ça ». L’autre versant de l’histoire s’attache à montrer à quel point la figure du Joker est centrale autour de Batman et de ses alliés, mais il est difficile de rajouter une histoire de plus à un thème largement rabattu, un antagoniste aussi important, source de trop nombreuses histoires. Il y est question de cicatrices, de blessures à la guérison incertaine. Jason Todd, plus si mort depuis quelques années sous le masque de Red Hood en sera le plus tourmenté, mais avec une dose de pathos qui frise le grotesque. Batgirl aurait pu être mieux exploitée, de par sa résilience et sa force de caractère, mais elle sera surtout utilisée en lien avec Jason, plutôt que pour ce qu’elle a vécu. Difficile aussi de se laisser convaincre par le Batman monolithique ici présenté, trop rapidement prêt à laisser filer les crimes de Red Hood, pas assez ramené à son lien avec le Joker, un comble. L’utilisation du trauma original dans les plans des Joker s’annonçait comme une bonne idée, mais il manque à ce Batman un peu plus de fêlures, toutes déversées dans Jason Todd, bourreau mais surtout victime.
Jason Fabok assure le visuel de l’album, dans un style réaliste mais aussi assez académique. Un travail soigné, qui se veut iconique et sombre, mais qui n’est pas vraiment original et qui ne profite pas de la folie de ses Jokers. Une esthétique très Batman, c’est certain, qui ne déplaira pas aux fans du personnage, mais aussi un peu trop confortable dans ses prises de risques.
Geoff Johns, grand artisan de l’univers DC de ses 20 dernières années, est un scénariste hors pair, qui sait utiliser les éléments du passé pour les entraîner vers de nouvelles idées (la JSA, lovely). Mais son idée des trois Joker si elle n’est pas mauvaise, on a vu pire dans le foutras des comics, reste hélas mal employée, peinant à différencier ses personnages et les étoffer de manière réaliste, peinant à offrir une crédibilité à cette menace. Ce qui aurait pu être une histoire à la psychologie mordante entre des personnages qui s’affrontent et en souffrent, entre la Bat famille et ces Jokers, au final ne vole pas plus haut qu’une conspiration de super-vilains, assez efficace, mais pas à la hauteur des promesses mystérieuses.