Huit ans après « Courtes distances », Joff Winterhart nous revient avec cette bande dessinée dont le titre sonne un peu comme une déclaration d’amour. Et comme précédemment, « Chère historienne » risque de déconcerter les amateurs de scénarios bien ficelés aux rebondissements imprévus. Et pourtant, il se passe beaucoup de choses durant les presque 200 pages de ce roman graphique intimiste, mais disons que cela se situe plutôt au niveau psychologique. La lecture, dense sur la partie textuelle, demande patience et concentration, mais une fois l’accord passé avec le lecteur, se révèle plutôt captivante.
Winterhart a centré son récit autour de deux portraits féminins principaux, ceux de Margaret et de Lucy, ou plutôt deux et demi si l’on englobe celui du youtubeur Allan Hands en quête permanente d’audience et de notoriété. Ce dernier, prétendument historien, fait ressortir par un effet de contraste la personnalité de Margaret, personnage attachant de professeure d’université qui préfère quant à elle la discrétion pour s’effacer derrière le sujet de ses études. Celle dont le corps apparaît fatigué sous le poids des ans, a conservé toute sa vivacité d’esprit pour sonder avec finesse l’âme humaine et détecter les prétentieux à l’ego démesuré, incarnés par le personnage de Hands.
L’autre portrait de femme, Lucy, est également très réaliste. De trente ans sa cadette, la productrice, soucieuse de faire ses preuves pour un job qui n’est pas vraiment ce dont elle rêvait mais qui lui permettrait d’oublier ses déboires conjugaux et financiers, va progressivement tomber le masque au contact de la professeure, révélant ses failles. Pourtant, son désir de la mettre en valeur en lui proposant d’apparaître dans une émission demeure des plus sincères. Mais sous l’aura empathique de Margaret, elle apprendra peu à peu à s’écouter et à briser sa cage de verre. Elle réalisera alors que pour accomplir une sorte d’épanouissement personnel, elle devra se détacher de la proximité insidieuse et toxique de Hands.
On appréciera l’autre point fort de cet album, un humour subtil, certains diront « british », qui affleure dans les situations, doucement cocasses, et les propos en apparence insignifiants. Très méfiante envers la technologie et les moyens de communication modernes imposés par son métier, son poste de télé est la plupart du temps recouvert de torchons masquant « cette ennuyeuse surface noire ». Quant à son PC portable, elle ne le voit que comme un « satané toutou ».
De son trait crayonné en noir et blanc si particulier, Joff Winterhart sait accompagner tout cela grâce à son sens aigu de l’observation, dans les gestes, les regards et le cadrage. Son approche, volontiers centrée sur les poses et les expressions, est appréciable même dans ses petits défauts qui fleurent bon l’authenticité, à mille lieux d’une IA insipide ou d’un dessin académique. L’auteur confie d’ailleurs utiliser la technique du monotype, proche de l’estampe, consistant à « dessiner un peu « à l’aveugle » sur du papier appliqué sur une plaque de plexiglas enduite d’une fine couche d’encre. D’où sans doute la tonalité intemporelle de l’objet graphique d’un auteur qui est autant artiste qu’artisan.
« Chère historienne » est un récit très appréciable par son étude psychologique — et sociologique — dont la forme est parfaitement synchrone au contenu. Winterhart ne cherche pas à correspondre à une mode graphique tape-à-l’œil, et semble s’en contrefoutre totalement, et pourtant il parle très bien de notre époque « high-tech » où le fond est souvent relégué au second plan derrière les préoccupations les plus triviales. Cette lecture permettra peut-être à chacun de mieux analyser ce désir de reconnaissance dérisoire qui peut devenir vite encombrant, et, notamment à l’attention des divers influenceurs ou de ceux désireux de le devenir, de mettre à distance cette servitude volontaire qu’est la course à l’audience ou aux « likes ».