Drome
7.6
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Roman graphique de Jesse Lonergan (2025)

Je vais vous parler de ce roman graphique réalisé par l’auteur étasunien Jesse Lonergan et c’est un immense coup de cœur (je n’aime pas le suspense !). Que ce soit en termes d’histoire, de mises en scène et de colorimétrie, c’est clairement une des (voire la) meilleures bandes dessinées que j’ai lu depuis très très longtemps. Voilà, c’est dit.


Comme l’annonce le résumé en quatrième de couverture :


« Au commencement, il n'y avait rien.

Puis vint la vie, et le cycle de la violence s'amorça.

Alors, depuis les profondeurs de l'océan, une puissante demi-déesse émergea pour enseigner un langage de paix.

La civilisation pris racine et les champions de l'ordre régnèrent.

Mais le chaos des origines avait son propre champion. »

Ce roman graphique propose une relecture de la création. On assiste au premiers temps du monde et à l’apparition des humains, de la faune et de la flore, façonné par un couple démiurge. Peu à peu, la rivalité s’installe entre eux, attisée par l’intervention de la déesse, que son époux ressent comme une perte d’emprise sur sa création (un mascu fragile ?). S’ensuivent quelques affrontements, chacun utilisant demi-dieux et humains pour affirmer son influence. Tout cela se déroule sur fond d’évolution humaine : naissance des codes sociaux après les périodes de guerre, apprentissage des techniques de construction, et bien d’autres étapes.

Ce récit résonne fortement avec les grands textes fondateurs de notre société tout en apportant sa pierre à l’édifice. Il y a de « l’épopée de Gilgamesh » dans l’œuvre de Jesse Lonergan avec sa dimension initiatique, centrée sur la condition humaine et ses limites. Mais l’on voit aussi se profiler l’ombre des « récits de l’Olympe et du panthéon grecs », à travers la rivalité entre divinités et leur manière de manipuler les humains.

Ce volume de 300 pages (beau bébé !) comporte peu de textes, mais la narration reste pleinement construite et claire : les mots présents suffisent à guider et à éclairer le déroulement. Surtout, l’essentiel du récit passe par la mise en scène, par le jeu des formes et par l’usage des couleurs.


L’auteur ne s’est pas contenté de colorer ses planches, il a donné un sens à l’emploi des couleurs par leur symbolisme qui s’inscrit totalement dans le propos de la bande dessinée. Le dieu du chaos/de la nuit, figuré en noir, apparaît d’abord puisqu’il représente le commencement. La déité de l’ordre/du jour arrive ensuite et se voit associée au blanc, dans un rapport d’antinomie. Il faut rappeler que le noir et le blanc ne sont pas, à proprement parler, des couleurs, mais des nuances capables de modifier les couleurs. Leur usage pour incarner les divinités souligne ainsi leur supériorité sur celles-ci et, métaphoriquement, le fait que leurs actions influent sur les couleurs et donc sur les personnages qui en héritent. Viennent ensuite les trois couleurs primaires, bleu, rouge et jaune, associées aux trois demi-dieux du récit. La strate suivante, faune, flore et humains, adopte des couleurs plus classiques, résultat du mélange entre les nuances et couleurs précédentes. Cela indique clairement leur position par rapport aux dieux et aux demi-dieux. On perçoit très nettement l’échelle de valeurs et l’importance accordée à chaque catégorie de personnages à travers ce choix chromatique en apparence anodin.


Comme évoqué précédemment, la narration passe également par la mise en scène originale de l’auteur. Il s’affranchit des codes classiques du découpage, de la temporalité et du sens de lecture de la bande dessinée. On est très loin du gaufrier traditionnel en trois bandes de deux cases identiques. De la temporalité définie par les cases et inter-cases (une case étant une unité de temps, la petite case sans texte par exemple suggère un bref instant, la case pleine page un temps long, contemplatif). Et du sens de lecture traditionnel, de haut en bas et de gauche à droite, qui fait loi dans la bande dessinée occidentale.

Jesse Lonergan utilise quand même ces codes traditionnels mais le plus souvent, il apporte sa touche sur la mise en scène. Il segmente une pleine page en une multitude de petites cases créant une impression de suspension temporelle. Il découpe une même image en plusieurs cases pour suggérer une évolution. Il ajoute régulièrement des traits de mouvement blancs entourés de noir pour traduire le mouvement. Il insère une case dans une case plus grande pour montrer deux actions simultanées ou insister sur un élément. Certains motifs débordent parfois du cadre, renforçant le dynamisme de l’action.

Malgré ces nombreux procédés, la lecture reste fluide : ses compositions de pages guident constamment notre regard. À mes yeux, la page 208 synthétise tout son travail de mise en scène.


Je ne vous cache pas que cette critique a été difficile à écrire, tant j’avais envie de montrer et de dire à quel point ce roman graphique est brillantissime sur le fond comme sur la forme. Mais à trop vouloir intellectualiser le propos et souligner le génie de l’œuvre, j’ai peur que vous ne la trouviez pas aussi remarquable que je le prétends. Anyway il vaut le coup d’œil quoiqu’il en soit !

Mr_Little_Cat
10
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Créée

le 20 juin 2026

Critique lue 5 fois

Mr_Little_Cat

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