Le récit suit Lucho Ayala, un jeune Chilien issu d’un milieu populaire qui s’engage dans la Marine à la fin des années 1960. À travers son parcours et celui de ses camarades, la BD montre la dureté de l’institution militaire, mais aussi l’éveil progressif d’une conscience sociale chez ces jeunes marins confrontés aux inégalités et au mépris des officiers. En toile de fond, le Chili bascule avec l’élection de Salvador Allende, puis la montée des tensions qui mèneront au coup d’État du 11 septembre 1973 et à la prise de pouvoir du général Augusto Pinochet.
L’enjeu central du livre est de mettre en lumière une résistance méconnue : celle de simples marins qui ont tenté, de l’intérieur, de s’opposer au putsch. À travers ce point de vue, la BD interroge à la fois les mécanismes d’un basculement politique majeur et la difficulté, pour des individus peu politisés et isolés, de comprendre et d’infléchir des forces historiques qui les dépassent.
La BD en elle même est impressionnante par son ambition documentaire, mais pas toujours facile d’accès. Le dessin en noir et blanc est soigné, parfois proche de la photographie, même si les personnages stylisés restent souvent difficiles à identifier. Le récit, très dense et assez sec, privilégie l’analyse au détriment de l’émotion : on peine à vraiment s’attacher à ces jeunes marins. Le choix de suivre un simple matelot, volontairement coupé des enjeux politiques et internationaux, aurait pu renforcer l’immersion et la sensibilité du récit, mais il produit surtout l’effet inverse, en limitant la compréhension globale des forces à l’œuvre. Celles-ci sont d’ailleurs davantage éclairées en postface qu’au fil de l’histoire. Au final, un ouvrage solide et rigoureux, mais qui ne nous embarque pas vraiment.