Si Juan Zanotto peut être considéré comme l’un des grands noms de la bande dessinée en Argentine, son œuvre est quasiment inédite au pays d’Angoulême, où nous n’avons eu quelques œuvres de jeunesse et de commande édités dans les fascicules bon marché de Sagédition ou de Mon Journal dans les années 1970 et 1980.
Seule l’éphémère maison d’édition Erko (2001-2007), dont la ligne éditoriale reposait sur la traduction d’auteurs d’Amérique latine dont Carlos Trillo, Juan Bobillo ou Zalozabal, aura eu l’extrême gentillesse de publier Juan Zanotto dans un format digne de son travail, peu de temps avant sa mort.
Falka est ainsi l’héroïne de trois tomes publiés entre 2002 et 2003, qui dérivent de la série Horizontes Perdidos, elle aussi inédite. Publiée en feuilleton dans la série Skorpio, principale référence argentine, elle a ainsi ce charme des séries B mais aussi accuse le coût d’un point un peu problématique et régulier de ce genre de productions.
Falka est ainsi une série de science-fiction où la carte postale des contrées lointaines est désertique et dangereuse. Pour survivre, différents groupes se font la guerre ou sacrifient leurs enfants, entre conquêtes de territoires et rituels païens. La planète Alphard, où Falka a trouvé refuge, se présente comme un lieu sauvage, où les humains et les mutants sont au sommet de la chaîne alimentaire, avec une certaine cruauté. De la SF donc, mais Mad Max n’est pas loin, avec aussi un petit soupçon d’heroic fantasy. Si les blasters et les camions perdurent toujours, entre autres quelques gadgets technologiques au milieu d’artefacts plus rudimentaires, Falka est une amazone en exil qui utilise sa lame pour se défendre.
Au fil des trois épisodes, si l’héroïne prête ses bras aux personnes opprimés, une autre trame de fonds se développe avant de se conclure dans le troisième, autour de cristaux et de la recherche des fontaines de feu. Une quête de fonds qui se conclue malheureusement bien trop péniblement, contrairement aux problèmes rencontrés dans les deux premiers tomes et qui se développent au fil des pages avec ce qu’il faut de découvertes surprenantes, de rebondissements parfois cruels et de rencontres appréhendées toujours avec une certaine méfiance.
Falka reste indifférente à cette quête principe, ce qui n’est pas le cas de Brad et de Shere-Khan et de leurs équipes respectives. L’un est le responsable d’une organisation paramilitaire au bon coeur, le deuxième est un mercenaire aux intentions troubles, et tous deux vont tournoyer autour de Falka et de ses problèmes.
Et c’est de là que vient un des problèmes de la série Falka, c’est son appréhension de son personnage féminin. A la vue des couvertures et d’un tel résumé, l’amazone est attendue comme une véritable héroïne, une Red Sonja brune, au fort caractère et au costume certes réduit en tissu et matériaux mais qui lui offre une véritable identité visuelle.
Et pourtant… Est-ce à cause des demandes des éditeurs ou d’un artiste vieillissant mais Falka n’a pas la force escomptée. La femme forte attendue n’existe que difficilement sans les hommes, Brad et Shere-Khan seront toujours là pour l’aider. Dès les premières pages du tome 1, elle est à rien de se retrouver violée par des barbares des environs, sans grande défense, ce qui n’offre pas la meilleure des premières impressions sur ses capacités ou sur les intentions de l’auteur. Cette scène perpétue ainsi le vieux cliché misogyne qu’une femme doit subir un traumatisme pour devenir forte, et de préférence libidineux. Cela ne s’arrête pas à cette scène, bien évidemment puisque par la suite dans ce premier tome elle sera secourue à trois reprises, à chaque fois par un homme différent.
Il y a donc un véritable problème de positionnement car Falka reste autonome, suffisamment indépendante, avec ses quelques moments de bravoure. Mais dont le sort serait bien différent s’il n’y avait pas un mâle pour la secourir. Un triangle sentimental s’esquisse ainsi avec Brad et Shere-Khan que l’amazone laisse couler.
Un regard masculin, donc, où la femme n’existe pas sans l’homme. Ce qui se retrouve dans son costume même si la série dérivée Falka reste assez sage dans l’érotisme, en dehors de ses premières pages plus graveleuses. D’autres séries de fantasy ou de science-fiction de cette époque avaient ainsi la main lourde sur les poitrails dénudés.
En tout cas le vétéran Juan Zanotto offre un trait réalise et fin qui donne vie à cet univers dangereux. Cela reste assez classique, dans le découpage ou la mise en scène, mais réussi, avec quelques scènes fortes exposées avec une évidente maîtrise. L’artiste reprend certaines influences mais propose vraiment un univers qui n’a rien de bien original mais qu’il offre à ses lecteurs avec une application certaine.
Falka est donc ce petit plaisir de série B, correctement exécuté, avec juste ce qu’il faut de personnalité pour ne pas sombrer dans la redite. Mais qui semble aussi d’une autre époque, avec son héroïne principale qui n’occupe pas suffisamment la place qui lui revient, dont on ne sait quoi attendre de ses différentes péripéties : arrivera-t’elle à s’en sortir par elle-même ou un homme viendra la sauver ? Un positionnement étrange, qui semble absent de la première série. Cette décision des éditions Erko de ne pas avoir adapté celle-ci est regrettable, mais découvrir Falka permet tout de même de faire la connaissance d’un auteur argentin qui mérite bien plus que son anonymat sur nos terres françaises.