Si comme moi vous n’avez pas lu Le Cherokee (2019), roman de Richard Morgiève que Pierre-François Radice adapte ici, attention à vos attentes de lecture. Compter sur une enquête policière classique serait risquer d’arriver déçu à la fin, en vous disant que vous n’avez pas tout compris. Ce roman graphique ne pouvant que prêter à interprétation, tout un chacun se fera la sienne. En effet, si la trame narrative nous mène au cœur de deux investigations policières qui se croisent, on finit par réaliser que les vrais enjeux se situent plutôt au niveau de l’introspection autour du personnage principal, Nick Corey.
L’action se concentre sur quelques jours à partir du samedi 25 septembre 1954, pour un final qui nous mène au lundi 16 mai 1955. Tout se passe dans un coin perdu des États-Unis, essentiellement autour de Panguitch (Utah) dont Nick Corey est le shérif, même si le tout début se situe ailleurs. Le hasard fait de Nick le témoin d’une scène étrange : le crash d’un avion (un chasseur Sabre) non loin du cimetière de Panguitch, alors qu’il venait de découvrir une voiture apparemment abandonnée : une Hudson Sedan verte immatriculée au Nouveau-Mexique. Personne dans l’avion, mais un ticket d’une station-essence de Cortez (Colorado) dissimulé dans le carter de la voiture. Et, non loin de la voiture, une trace d’un escarpin de taille 36. Tout cela est aussi incompréhensible pour Nick que l’assassinat de ses parents alors qu’il était enfant. Venus à Panguitch pour un congrès, ils avaient dormi au Red Shadows Inn, hôtel où ils avaient été massacrés dans le lit. Réveillé en sursaut alors qu’il dormait dehors, Nick avait découvert une scène d’horreur le traumatisant pour le reste de ses jours. Il connaît donc la violence aveugle depuis son jeune âge et en garde la sensation d’être mort à ce moment-là, comme s’il aurait dû mourir lui aussi. Ce qui ne l’empêche pas, régulièrement, de retrouver des paroles fortes de ses parents, surtout son père. Il est également marqué par la fatalité, car il considère que c’est le hasard qui a mis cette sorte d’incarnation du Diable sur le chemin de ses parents et donc de lui-même. En effet, il considère que le tueur n’a pas achevé son œuvre et qu’il joue avec lui.
Nick
Il vit avec un passé amoureux inoubliable, aussi bien dans le sens positif (celle qu’il a aimé lui reste très chère) que dans le sens négatif (l’histoire a échoué). En fait, on sent qu’il vit pour son métier et qu’il ne l’exerce pas à Panguitch par hasard. Il vit dans l’idée de retrouver l’assassin de ses parents et se sent très capable de tuer. D’ailleurs, dans cette histoire, la mort est très présente et active. Mais, Nick peine à comprendre qu’en suivant à la trace ce tueur au rire de dindon comme disent les témoins, c’est la mort qu’il poursuit.
Hasard et destinée
Quant au titre choisi par le dessinateur, j’y vois une terrible ironie, puisque ce roman graphique confronte une croyance chrétienne profonde partagée par les différents personnages (illustrée par les nombreux symboles qu’on observe : bible, crucifix, église, cercueils, etc.) avec ce qui se passe, à savoir l’action d’un tueur à la cruauté diabolique (plusieurs meurtres bien dégueulasses qui confrontent régulièrement Nick avec la mort). L’ensemble constitue une parfaite illustration du genre noir, comme on le connaît bien au cinéma et dans la littérature. Tout est présenté pour qu’on finisse par comprendre que le tueur diabolique que Nick poursuit est une représentation de son destin. A ce titre, les réflexions de Nick (« Au fond, c’était la seule possibilité de transformation et d’évolution de l’homme : dégrader et corrompre pour avancer. ») qui se mêlent au souvenir d’une parole de son père (« il n’y a pas de criminel dans la nature, disait papa, c’est le diable qui a inventé le crime pour perdre l’homme… ») aux pages 122-123 (sur un total de 205) sont particulièrement significatives. A vrai dire, l’autre partie de l’enquête policière, qui nous vaut la rencontre de Nick avec Jack White, agent du FBI qui, lui, recherche une bombe subtilisée par un groupe envisageant une action de type terroriste, n’est quasiment qu’un prétexte.
Interprétation
Il faut maintenant évoquer l’ambiance générale, très noire, qu’on trouve dans cette histoire. Des personnages que croise Nick Corey, on pourrait dire qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre, ce qui correspond à la noirceur masculine. Dans ce tableau, les figures féminines apparaissent assez angéliques en dépit de menées pas toujours très… catholiques. Cette ambiance doit beaucoup au choix du noir et blanc qui accentue l’oppression ressentie à la lecture, car les paysages sont envahis par cette noirceur qui laisse la plupart des détails dans l’ombre. Cela peut être mis en parallèle avec le fait que le tueur reste lui aussi quasiment une ombre. Sans motif identifiable, il pousse le sadisme jusqu’à faire en sorte que Nick se sente coupable d’une certaine façon des meurtres qu’il commet. J’en arrive à la conclusion que ce roman graphique peut être analysé sous un angle s’apparentant à la métaphysique, puisque l’identité de l’assassin n’a finalement pas plus d’importance que ses motivations. S’il joue avec Nick (voir les indices qu’il laisse trainer), c’est que celui-ci, en restant en poste à Panguitch, accepte cette situation, comme ceux qui le côtoient acceptent les risques effroyables qu’ils courent en jouant son jeu. Ayant perdu tous ceux qu’il aimait, Nick se comporte finalement comme si la mort l’indifférait.
Pour conclure
A noter le travail éditorial soigné, avec un papier épais de qualité, mais pas spécialement lourd. Quant au dessinateur Pierre-François Radice, son style s’avère ici original, avec donc des paysages qui restent bien souvent à peine esquissés et des visages et silhouettes aux traits juste assez détaillés pour faire sentir les multiples facettes de la noirceur humaine. Et, comme par hasard, l’ensemble procure des sensations très cinématographiques, avec beaucoup de vignettes rappelant le format cinémascope, des gros plans sur certains détails, etc.
Critique parue initialement sur LeMagduCiné