Il y a des pays, des mondes qui ne vous quittent jamais. Pour moi, c’est l’Amérique du Sud qui est devenu mon « monde » depuis que j’y ai vécu et travaillé. Et sur ce continent, il y a eu en particulier la Colombie, pays d’une richesse culture éblouissante, marqué par une histoire politique et sociale terrible et complexe. Avec les questions inévitables : comment un pays aussi vibrant peut-il porter en lui une telle violence ? Comment comprendre, sans simplifier, ce que furent (et ce que sont encore…) les FARC ?

C’est à ces questions que répond – sans pourtant en avoir la prétention – Guérillero, un livre signé par María Isabel Ospina au scénario (adaptant l’histoire vraie du jeune Alberto) et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches au dessin. Un livre qui ne se risque pas à « expliquer » la guérilla colombienne, mais raconte, à hauteur d’enfant – bientôt d’adolescent -, un parcours singulier pris dans la tourmente de l’Histoire. Aucun romanesque révolutionnaire : il n’est pas question ici d’entretenir une quelconque fascination pour la figure du guérillero, dont le livre démonte d’ailleurs les ressorts. Pas de discours idéologique, pas d’héroïsme , surtout pas de geste épique : la guérilla n’est pas un idéal, ce n’est même pas un choix pour les personnages de cette histoire, mais une possibilité de s’en sortir dans un environnement où toutes les issues semblent déjà bouchées. Alberto et sa sœur sont victimes de la pauvreté terrible de leur famille, comme de la violence de leur père… Dans Guérillero, la violence n’est pas le produit d’une conviction politique claire, elle est juste la continuité d’une violence sociale et familiale préexistante. Cela peut paraître choquant, mais l’entrée dans la guérilla relève de l’échappatoire.

Ce thème fort, et inhabituel, est soutenu par le choix narratif d’adopter le point de vue de l’enfance : pas question de surplomber, d’analyser les événements, juste de les traverser avec une forme de naïveté, sans bénéficier non plus de repères moraux bien fixés. La guérilla est un cadre de vie parmi d’autres, avec ses règles, ses codes, ses dangers, mais aussi avec la protection qu’elle apporte à Alberto et sa sœur. Ospina et Vermot-Desroches ne cherchent jamais à orienter moralement notre lecture. Il s’agit d’exposer les faits, sans refuser les contradictions inhérentes à cette histoire. Pas question de simplifier, de trancher : on fait confiance au lecteur pour traverser une zone grise et inconfortable, où les catégories habituelles de victimes, bourreaux, et héros n’ont aucune pertinence.

C’est dans sa seconde partie que Guérillero se distingue le plus nettement, car la moitié du livre s’intéresse à ce qui se passe APRES, à la reconstruction, ou plutôt à la construction du futur adulte que sera Alberto. Sa réinsertion n’est pas présentée comme une réussite exemplaire, mais comme un processus long, incertain, qui exigera beaucoup de travail. Et qui bénéficiera clairement du soutien des structures sociales colombiennes, qui ne reculent devant aucun effort pour sauver une jeunesse courant le risque du pire (tomber dans la violence criminelle, la drogue, etc.). La conclusion du livre est finalement l’un des plus beaux paradoxes qui soit : si Alberto arrive ainsi à apprendre, à s’éduquer, à travailler, à sortir de la misère où sa famille s’épuisait, c’est paradoxalement parce qu’il a été guérillero !

Il faut aussi évoquer le travail graphique de Vermot-Desroches, remarquable : le trait est élégant, la palette de couleurs intelligemment limitée, avec ces quelques taches colorées tranchant avec le gris bleuté général, la mise en scène de l’action sans effets inutiles : il y a ici une forme presque documentaire, qui tient certes l’émotion à distance, mais permet au récit de ne jamais basculer dans le pathos.

À l’heure où les conflits sont quasiment toujours réduits à des narrations simplifiées, Guérillero rappelle que comprendre suppose d’abord d’accepter la complexité. Et, pour qui aime la Colombie, cette BD a un effet presque thérapeutique : on ne connaît pas l’histoire de ce pays, et on mesure, page après page, à quel point elle nous échappe. Mais il reste toujours l’espoir que le meilleur puisse émerger du chaos.

[Critique écrite en 2026]


https://www.benzinemag.net/2026/05/11/guerillero-ospina/

Eric-Jubilado
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le 11 mai 2026

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