Habibi est un chef-d'œuvre. Si le début paraît un peu trop onirique et qu'on se perd aux premiers flashbacks, la peur du néophyte est de suite rattrapée par la profusion de détails graphiques, que ce soit dans les caractères arabes qui entourent chaque titre de chapitre, dans les foules grouillantes de personnages tous différents, ou même dans la manière des détails, et de leur sens, d'entourer les personnages — en témoignent les lettres qui tombent sous forme de pluie quand les deux s'embrassent, ou encore le sublime corps de Dodola en silhouette blanche remplie de lettres noires.

Ces lettres, c'est sûrement le personnage principal. Introduites dès le premier chapitre via une légende originelle, tout évolue en carrés magiques, en symbolique des lettres, en force d'érudition devant laquelle on ne peut que s'incliner. Les références issues du Coran donnent un ton extrêmement sérieux à ce roman graphique et, pour ma part, je vais de ce pas lire de mon plein gré La Bible — où l'on voit que les racines du christianisme, du judaïsme, et de l'islam sont exactement les mêmes, une belle leçon de respect à tous les fachos. Prédominantes, les contes et sourates coraniques sont insérées avec une finesse extrêmement subtile et élégante au sein de l'histoire, j'en retiens notamment les énigmes de Bilqîs à Salomon qui ponctuent chaque âge de la vie de Cham. Et si certaines évocations de ces légendes ou histoires laissent sur sa faim, on finit par trouver la conclusion au moment le plus important dans l'histoire, rendant l'histoire d'autant plus forte et les origines des religions abrahamiques et du Coran d'autant plus intemporelles.

Intemporel est un mot que je trouve un peu facile cependant pour Habibi. Dodola et Cham, passant par plusieurs noms, se transformant en foule de personnes différentes en à peine vingt ans, évoluent dans un monde oriental bien concret, dans notre époque contemporaine où l'odeur des femmes côtoie de près celle des usines d'embouteillages d'eau et des chantiers inachevés. Image de la femme, soumission, pouvoir orgueilleux, cachots, richesses outrancières, opium, castration, prostitution, viols, sperme, sang, merde, vomissements, rien n'est épargné et le noir et blanc est d'autant plus cruel qu'il suggère au lecteur ce qu'il se passe. Tout est miséreux, cruel, pauvre, triste, et pendant leurs longues années de séparation, Dodola et Cham portent ce roman graphique exceptionnel et forgent le respect, non pas uniquement par la foi, non pas uniquement par la force graphique, mais bel et bien, enfin, comme le montre la dernière lettre et le dernier mot du livre.

On est balladés dans plusieurs lieux avec un grand mouvement, mouvement amené par la profusion des lettres que Craig Thompson nous apprend et met en scène. Habibi commence par une rivière et se termine par un mot, une lettre arabe sur la mer, et pendant près de sept cent pages — quelle haute symbolique du sept —, je n'aurai jamais autant voyagé, ne serait-ce qu'intérieurement, ne serait-ce que dans mon ancien moi-même, que dans mon vrai nom.
HamsterNihiliste
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Le 12 mai 2013

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