le Nom de la Rose n'a pas à s'inquiéter...

Nous sommes à Anvers en 1529, et la ville tremble sous les coups portés par l’Inquisition, venue d’Espagne, qui commence à appliquer les mêmes méthodes cruelles pour maintenir la population dans la peur et donc sous contrôle de l’Eglise. Les premières victimes sont évidemment les femmes, mais aussi les Juifs, dont la réussite commerciale et sociale irrite. Face aux comportements monstrueux des inquisiteurs, se dresse Cornelius Agrippa, libre-penseur, avocat, médecin mais aussi adepte de magie noire… ce qui fait de lui une cible idéale. L’histoire de cet affrontement, déclenché par des meurtres atroces dont Agrippa doit découvrir la cause et les coupables, est vue par les yeux du jeune Jean Wier, qui vient de devenir l’élève d’Agrippa, et s’est attaché l’affection de la téméraire Juliette, la fille de son maître.

Nous sommes donc dans un univers « médiéval » dans lequel se déroule une enquête policière, qui fait immédiatement penser au célèbre Nom de la Rose d’Umberto Eco. Le contexte de la répression menée par l’Inquisition est évidemment un élément additionnel passionnant, et, même si Hérétique n’apporte guère d’originalité dans la description des vices et des abus inquisitoriaux, il est toujours de bon ton de rappeler les horreurs qui ont été perpétrées par le Christianisme au cours des siècles, et qui n’ont rien à envier aux abus actuels des fanatiques de l’Islam.

Le décor est posé, parlons plutôt des auteurs, tous deux britanniques, ce qui nous change – en bien ou en mal, ce sera laissé à l’appréciation du lecteur – de l’approche de la BD franco-belge, remplacée ici par une culture typique des comics US, tant en termes de rapport au récit, de rythme de la narration, que de l’aspect visuel de nombreuses scènes. Charlie Adlard est généralement vénéré par les fans de comics, pour son travail – pourtant assez basique – sur The Walking Dead, mais il est indiscutable qu’il a fait des progrès notables, visibles dans certaines pages assez somptueuses, et bien plus raffinées que ce à quoi il nous avait habitué. Les détracteurs de son travail noteront qu’on reste avec certaines représentations faiblardes des visages, souvent comme « aplatis » (mais ils devront reconnaître que le talent d’Adlard est indiscutable dans la matérialisation des regards et des sentiments qu’ils véhiculent !).

Le problème de Hérétique vient plutôt de son scénario, riche en anachronismes, ce qui positionne le livre plus comme un divertissement « léger » que comme un travail historique valide. Reste que, même pour les non-spécialistes, le décalage le plus évident est la personnalité d’Agrippa, une figure historique réelle, influente à son époque (il fut en particulier l’avocat de femmes accusées de sorcellerie) : alors qu’il s’agit là d’une personnalité passionnante en soit, Morrison le transforme en une sorte de figure de la pensée contemporaine, à une époque où il est très improbable que de tels idées et comportements aient pu exister. Mais le plus grave est le déroulement de cette fameuse enquête (la promotion du livre parle de manière exagérée d’un détective « à la Sherlock Holmes » !), qui manque et de logique et de rythme… jusqu’à une dernière partie peu cohérente, à la limite du ridicule… avec une sorte de happy end endommageant vraiment la crédibilité du livre.

On aura certainement pris du plaisir à la lecture de nombreuses pages de Hérétique, souvent très belles et parfois réellement puissantes, avec une juste injection d’éléments fantastiques dans un récit plutôt réaliste. Et que le livre se termine sur le sentiment qu’on a eu affaire ici seulement au premier épisode d’une suite d’aventures… On espère qu’il s’agit là du projet de Morrison et Adlard, et non d’une frustration liée à un récit un peu inachevé. On guettera donc la parution d’une suite dans les années qui viennent.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/04/20/heretique-de-morrison-et-adlard-le-nom-de-la-rose-na-pas-a-sinquieter/

Eric-Jubilado
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le 20 avr. 2026

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