Au départ, je partais franchement à reculons.
Jujutsu Kaisen cochait toutes les cases du shonen que j’ai l’impression d’avoir déjà lu cent fois. Des chasseurs de monstres(/démon/alien/pokemon ect.), une école, des pouvoirs codifiés, un trio de protagonistes presque scolaire dans sa répartition, le héros gentil un peu naïf, le rival plus sombre, la fille au caractère bien trempé. Je me suis dit que j’allais assister, encore une fois, à une variation de plus sur un schéma déjà usé jusqu’à la corde. Un des millième Naruto-like qui ont pullulé depuis 20 ans...
Et pourtant, contre toute attente, les premiers volumes m’ont assez intéressé...
Il y a quelque chose de très fort dans la mise en scène de Jujutsu Kaisen à ses débuts. Gege Akutami sait faire parler ses pages. Les combats sont lisibles, fluides, jamais brouillons. Chaque échange de coups est compréhensible, chorégraphié avec une vraie intelligence de l’espace. On sent que les affrontements ont été pensés en amont, presque storyboardés, avec un vrai sens du rythme et de l’impact. C’est simple, lire un combat dans Jujutsu Kaisen, au début, c’est agréable. Jamais fatigant et souvent grisant.
Il y a plusieurs couches de bonne choses, à commencer par la maitrises de poses de personnages, de l'aspect encore "croquis" lors des mouvements très rapides, puis les choix de cadrages très pertinents. Je crois le plus sincèrement du monde, que l'auteur a un don naturel pour ce genre de chose et très loin d'être donner à tous le monde. Il pourrait faire un très grand Storyboarder!
Je n'ai que cette qualité en tête, mais pour ne pas sombre dans la masse de défaut que je vais y trouver... Je voudrais parler de cette sensation de mystère permanent. L’univers ne se livre pas totalement, mais donne suffisamment de règles et d’indices pour donner envie d’en voir plus. Les fléaux, l’énergie occulte, les hiérarchies, les tabous, tout semblait tenir sur des fondations solides, avec un potentiel certain. Ce n'est pas ma came, mais j'ai pu en comprendre l'intérêt...
J’aimais aussi ces respirations narratives, ces moments où les personnages existaient en dehors du combat, où leurs interactions donnaient chair à l’ensemble.
On sentait une volonté de parler de l’humain, de la peur, de la mort, du poids de la responsabilité. Même Yuji, pourtant très classique sur le papier, avait une motivation sincère et touchante, cette idée de vouloir offrir une mort digne aux autres. C’était simple, mais ça fonctionnait... Rien d'exceptionnel, mais il y avait une très bonne base pour en faire quelque chose de bon!
À ce moment-là, j’avais vraiment l’impression de lire un shonen qui essayait de faire autrement, ou au moins mieux, tout comme son inspiration Hunter X Hunter...
Puis tout s’est effondré.
On arrive très vite, sur une tournoi entre élève très peu intéressant, dans le peu que ça nous raconte et avec une palette de personnage plus oubliable les uns que les autres et rendu un minimum pertinent avec l'arrivé des méchants... Merci à l'éditeur...
Puis l'horreur d'un arc narratif apprécié, le fameux Shibuya, avec ça centaine de combat, d'une longueur affligeante et aux règles très flous... Troquant le masque du Naruto, pour du Dragon Ball Z...
Passé Shibuya, Jujutsu Kaisen m’a donné la sensation de devenir une fuite en avant permanente. Comme si l’œuvre avait décidé que le combat était désormais l’histoire, et non plus un outil pour la raconter. Tout va trop vite. Les informations s’enchaînent sans jamais respirer.
Les concepts apparaissent et disparaissent avant même d’avoir été digérés.
Le manga devient une succession de combats "spectaculaires", certes, mais vidés de toute substance émotionnelle. Je ne ressens plus rien. Je regarde des pions s’affronter de manière flou et dantesque, dans une arène abstraite.
Le Culling Game cristallise tout ce qui me pose problème. Sur le papier, l’idée est brillante. Dans les faits, c’est un gigantesque battle royale sans véritable enjeu collectif, sans logique de progression claire, sans impact réel sur le monde. Le lore, qui promettait tant, devient une usine à concepts mal exploités. Les clans sorciers sont des coquilles vides. Les hautes instances sont balayées hors champ sans conséquence.
Sans oublié le passer et ces flash back trop long, ou trop peu précis...
L’ère Heian, pourtant centrale, reste un décor flou, une promesse jamais tenue. Le monde n’existe plus que quand le scénario en a besoin, et disparaît aussitôt après.
Mais ce qui me fait le plus mal, c’est le traitement des personnages. Megumi, vendu comme un futur pilier du récit, devient un simple outil narratif, vidé de toute substance. Nobara est purement et simplement sacrifiée, effacée pendant des années avant un retour presque insultant tant il sonne creux. Yuji lui-même semble relégué au second plan de sa propre histoire, privé de confrontations essentielles, notamment avec Kenjaku ou même Sukuna, qui ne lui accorde jamais l’importance émotionnelle qu’il mérite. Sukuna, justement, reste une menace abstraite, puissante mais étonnamment creuse, jamais vraiment incarnée. Kenjaku meurt sans laisser de trace.
Yuki disparaît sans poids. Yuta revient pour se faire humilier. Tout ce potentiel, jeté à la poubelle.
À force de refuser le silence, la pause, la contemplation, Jujutsu Kaisen finit par perdre son âme. Les morts s’accumulent sans laisser de cicatrices. Les thèmes sont évoqués puis abandonnés. Ce qui ressemblait à un shonen audacieux devient exactement ce qu’il prétendait éviter, un manga de baston générique, obsédé par le hype et le power scaling, incapable de regarder ses personnages dans les yeux.
Et c’est peut-être ça, au fond, qui me déçoit le plus. Jujutsu Kaisen n’est pas mauvais. Il est frustrant. Parce qu’il avait tout pour être grand. Parce que pendant un temps, j’y ai cru. Parce que derrière cette mise en scène brillante et ces personnages marquants, il y avait la promesse d’une œuvre qui avait quelque chose à dire. Une promesse jamais tenue, laissant derrière elle une impression amère, celle d’un pur fiasco né d’un gâchis monumental.
Il va même jusqu'à incarner ce que je déteste le plus dans le manga et c'est dommage d'avoir gâché un tel talent... L'auteur devrait vivement travailler avec un scénariste...