Cette adaptation en dessin est le croisement parfait entre l’ouvrage historique (en l’occurrence de celui du colonel Michel Goya) et le documentaire télévisé, démontrant s’il en était besoin que la bande dessinée est devenu un medium incontournable dans le registre de l’information.

Incontournable, le sujet l’est aussi, et c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’il est question ici de la destruction de Gaza dans la foulée des attentats du 7 octobre 2023, un événement comparable à un séisme géopolitique d’une échelle quasiment jamais égalée

L’ouvrage est consistant, très bien documenté. Il démarre avec les instants précédant l’attaque coordonnée du Hamas sur Israël, notamment sur des bases militaires et des kibboutz proches de la frontière, ainsi que sur le festival de musique Nova, un massacre qui aura fait plus de 1.000 morts israéliens, avec les conséquences que l’on connaît.

Et pour bien resituer le contexte, l’auteur a actionné la machine à remonter le temps jusqu’à la fin du XIXe siècle, afin d’entrevoir les origines du sionisme : une utopie développée par Théodore Herzl dans la foulée de l’Affaire Dreyfus. Inquiet du regain d’antisémitisme en Europe (et ce bien avant les horreurs commises par les nazis), Herzl avait pour projet de créer un Etat sur les terres ancestrales du Proche-Orient (l’ancien « Royaume de Judée ») où les Juifs pourraient se sentir en sécurité, à l’abri des pogroms récurrents qui se produisaient en Europe de l’Est et en Russie. Si l’idée était légitime, elle en laissait certains dubitatifs et pas des moindres, notamment Freud qui y décelait un danger potentiel, mais elle put toutefois se concrétiser dès 1917 grâce à la déclaration Balfour. Dès lors, les Juifs commencèrent à émigrer en Palestine, alors sous mandat britannique, provoquant déjà des tensions avec les Arabes nationalistes qui revendiquaient le territoire.

De façon très détaillée, l’historique de la région va être déroulé jusqu’à nos jours, en passant par la proclamation d’Israël en 1948. Les protagonistes de part et d’autre se succèdent au fil des décennies, on évoque la colonisation implacable des Israéliens sur les territoires palestiniens, les phases de négociation peu suivies d’effets entre deux guerres meurtrières, le cycle des vengeances sans fin, avec les innombrables attentats, massacres et intifadas, rythmés par le décompte sinistre des victimes des deux camps. Jusqu’à ce jour fatidique du 7 octobre. Un bilan effroyable résultant de tensions permanentes depuis plus de cent ans (si l’on exclut la courte parenthèse succédant à l’accord de paix entre Rabin et Arafat en 1993, rapidement mis à mal par l’assassinat du 1er ministre israélien par un sioniste extrémiste) qui pose question sur la pertinence du projet de Théodore Herzl, devenu un « laboratoire du chaos »…

Très dense, la partie historique est ponctué par les « retex » du colonel Goya (que l’on suppose extrait de son livre) et des passages plus fictionnels, jouant davantage sur l’image, où l’on suit des gens ordinaires victimes d’un conflit qu’ils ne font que subir, toujours décidé dans les hautes sphères de part et d’autre.

En faisant référence à l’épisode biblique de Jacob, le troisième patriarche, la conclusion donne lieu à un constat amer, sachant que David Ben Gourion, l’un des fondateurs d’Israël, avait lui-même averti que non seulement le conflit allait « continuer peut-être encore des centaines d’années », mais « gagnerait probablement encore en férocité ». Celui-ci étant décédé en 1973, on ne pourra malheureusement pas dire qu’il s’était trompé dans ses prédictions… Mais dans l’immédiat, une question s’impose : « Une fois les otages libérés, comment les Israéliens vont-ils digérer leur responsabilité dans la conduite de la guerre ? Comment vont-ils se vivre en tant que nation, à l’intérieur comme à l’extérieur ? ».

Le dessin minutieux et très photographique de Florent Calvez convient parfaitement pour donner au livre de Goya une ampleur visuelle saisissante. Les tonalités quasi monochromes aux couleurs terreuses, avec une pointe orangée pour les scènes violentes, n’inspirent ni la gaité ni l’optimisme, et il n’y a vraiment pas de quoi, mais elles confèrent à la narration une neutralité appropriée.

« L’Embrasement » est un ouvrage essentiel pour tenter d’avoir une vue raisonnée de la situation dans cette partie du monde plus que jamais en proie au désordre. Pour éviter d’exacerber un sujet hautement radioactif, les auteurs se sont cantonnés à énumérer les faits de la façon la plus objective possible, démarche très appréciable s’il en est. Ils évitent même d’employer le terme de « génocide », alors même qu’une enquête de l’ONU a qualifié ainsi la guerre d’Israël sur Gaza. La neutralité recherchée du livre permettra à chacun de se faire son idée, car quand l’émotion prend le pas sur la raison, seuls les faits parlent… Quoi que l’on en pense, Florent Calvez confesse en postface avoir pris des libertés par rapport au livre original, mais insiste sur cette dimension de neutralité, tout en se disant bouleversé par certains témoignages et certaines images. A défaut d’être irréprochable, il dit avoir « taché d’être honnête », « ayant toujours considéré toutes les victimes dans leur statut particulier, quelles qu’elles soient, d’où qu’elles soient. ». Et on le remercie pour ça. Et pour ce travail salutaire.


LaurentProudhon
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le 19 avr. 2026

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