Après les albums noir, blanc et rouge, voici l'album bleu. Si les auteurs de Blacksad donnent dans le monochromatique pour leurs couvertures, leurs histoires sont elles bariolées de personnages hauts en couleurs. Mais ne vous inquiétez pas: cet album est bel et bien teinté d'une couleur dominante: un noir aussi profond que le pire de vos cauchemars.

Pour qui connaît déjà la série, inutile de préciser combien le graphisme de Blacksad est soigné et fouillé dans les détails. Ce travail d'horloger se retrouve aussi dans ce quatrième tome, tout comme la richesse du monde dans lequel évoluent les personnages, ainsi que les caractères croqués à merveille, avec leurs attributs animaux tombant toujours très juste.

Si l'on pouvait faire un reproche à la série «Blacksad», ce n'est pas tant au niveau de l'interprétation graphique qu'à celui du scénario. Ce dernier n'est de loin pas mauvais, mais il tend à se tenir un peu en retrait par rapport au dessin. Autrement dit: si, en prenant pour la première fois en main un tome de «Blacksad», vous vous attendez à un bon roman policier bien ficelé, vous allez être déçu-e. Par contre, les atmosphères, les tensions, les non-dits sont extrêmement bien souligné: en ce sens, le scénariste a tendance à s'effacer par rapport au monde visuel très «film noir» dans lequel évolue Blacksad.

À mon goût, l'album le plus abouti à ce jour restait le deuxième: «Arctic Nation». Et par l'histoire racontée, et par l'implication personnelle de John Blacksad (poignante scène finale). Il marque aussi un tournant dans la série, par l'apparition (plus ou moins appréciée selon les lecteurs) de son acolyte à l'hygiène douteuse, Weekly.

Nous retrouvons d'ailleurs Weekly aussi dans cet album, il semble donc s'être définitivement imposé aux côtés du détective privé. Il ne tiens par ailleurs pas un trop grand rôle dans ce tome, ce qui devrait le rendre plus supportable aux plus réfractaires (dont je ne fais pas partie) - je regrette juste que depuis son apparition un certain ton «hard-boiled» se soit perdu, puisque les monologues intérieurs du chat-détective se sont transformés le plus souvent en dialogues avec son bras-droit fouine.

Surtout, nous retrouvons un monde très «cinéma» qui n'est pas sans rappeler les atmosphères suffocantes de «Dans la chaleur de la nuit»(*), de Norman Jewison. Sans vouloir trop révéler l'intrigue, l'action se situe dans la «Big Easy», la ville de La Nouvelle-Orléans, suffocante, noyée dans les miasmes des bayous et la folie de Mardi-Gras.

On avait déjà pu remarquer un goût certain des auteurs pour la musique dans les albums précédents de «Blacksad» (chaque tome ayant au moins une chanson lui servant de «bande sonore»). Ici, elle joue un rôle plus important, on dira même principal: et comme nous sommes à La Nouvelle-Orléans, il ne peut s'agir d'autre chose que du jazz!

Au risque d'un aparté personnel, je dois ici préciser un biais personnel en faveur de cet album: ayant visité moi-même La Nouvelle-Orléans il y a une vingtaine d'années, j'ai été ébahi de constater à quel point l'atmosphère très particulière de cette ville est rendue de manière vivante dans les pages de «L'Enfer, le silence». Le contraste entre les quartiers d'affaires modernes avec leurs gratte-ciels de verre et d'acier et le «Vieux Carré» aux balcons en fer forgé sur les façades coloniales, la foule et les néons la nuit qui coulent langoureusement dans les rues baignées de musique, les trams, si surprenants aux États-Unis, qui brinquebalent sur des rails recouverts de hautes herbes, la décadence baroque du défile du Mardi-Gras et ses excès sans limites. Mais aussi sont lot de tragédies, ses pauvres et ses damnées... J'ignore si les auteurs ont fait un voyage en Louisiane en guise de préparatif à l'album, mais si ce n'est pas le cas, je peux vous dire une chose: ils ont bien préparé leur leçons, car l'on s'y croirait!

Ceci dit, je crois voir d'ici un des principaux reproches que les aficionados de la première heure de la série trouveront à faire à cet album. À nouveau, en espérant ne pas en révéler trop: un certain élément fantastique fait son apparition pour la première fois dans la série. Pourtant, celui-ci s'intègre à la perfection dans ce monde baigné de mysticisme et de cris d'alligators: le vaudou n'est jamais bien loin de la vie quotidienne en Louisiane, surtout dans certains milieux sociaux. Et vous avez beau être l'esprit le plus cartésien qui soit, ce fantastique imprègne à tel point toute la culture locale que vous ne pouvez pas ne pas en tenir compte afin de comprendre les habitants. Il ne s'agit donc pas à mes yeux d'une rupture de style par rapport au genre «film noir» de la série, mais d'une inclusion de l'état d'esprit local si particulier. Et en y regardant de plus près, les auteurs laissent très habilement la porte ouverte à toute interprétation: rêve, hallucination ou réalité, c'est en définitive à nous, lecteurs, de choisir, chacun pour soi.

Bref, après un album qui m'avait un brin moins enthousiasmé («Âme Rouge»), je retrouve ici avec délectation un Blacksad au sommet de sa forme... Et découvre qu'il a d'excellentes références littéraires pour un américain!

Si «L'Enfer, le silence» obtient pour le moment seulement une note de 9, c'est que j'attends de le relire une ou deux fois encore avant de m'arrêter sur une note définitive. À chaque relecture des albums, en effet, je découvre de nouveaux petits détails sur les toiles de fond qui en rehaussent toute la saveur. Et c'est là un des meilleurs compliments que je puisse faire à Díaz Canales et Guarnido: ils créent un monde où l'on a envie de replonger, afin de découvrir ce qui se cache derrière le coin des cases...


(*) Entre parenthèses, le titre de cette critique fait référence à la traduction italienne de ce film: «La calda notte dell'ispettore Tibbs» - honni soit donc qui mal y pense, et toute cette sorte de choses...

P.S.: Après trois relectures, la note reste à un bon, gros 9. L'album se laisse voir et revoir, mais le scénario, en balance délicate entre flashbacks et histoire présente, reste un tantinet confus dans son déroulement, tout en souffrant de la simplicité propre à la série. Bref, un très bel album, mais si vous débutez avec Blacksad, commencez d'abord par lire soit "Quelque part entre les ombres" (le premier tome), soit le splendide "Arctic Nation" (le deuxième tome)
citizenk
9
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le 30 janv. 2011

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citizenk

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