L'Ogre, tome 1
6.9
L'Ogre, tome 1

BD franco-belge de Jean Dufaux et Juan-Luis Landa (2025)

Le plus beau chaos de la BD historique

Je n’ai jamais vraiment aimé les BD historiques. Pourtant j’en lis. J’en ai même beaucoup lu, justement parce que j’ai toujours cette envie de tomber un jour sur celle qui me fera changer d’avis, celle qui réussira à m’intéresser à une période de l’Histoire alors qu’à la base, ce n’est franchement pas mon truc.

Mais ces petits trésors sont rares!

Et en BD, j’ai même souvent l’impression que le genre est devenu une sorte de passage obligé. Il en sort énormément, parfois beaucoup trop, et je retrouve régulièrement les mêmes problèmes. Des dessins assez quelconques, mais surtout une mise en scène terriblement froide, démonstrative, presque scolaire. On a des personnages qui parlent, un narrateur qui explique énormément de choses, puis quelques grandes cases censées nous rappeler qu’on est à telle époque. J’ai souvent davantage l’impression de feuilleter une reconstitution illustrée que de vivre une véritable histoire.


Alors "L’Ogre, acte 1", forcément, m’avait déjà tapé dans l’œil avec sa couverture. Cet énorme objet, ce personnage inquiétant, cette composition assez particulière… Il y avait quelque chose qui donnait immédiatement envie d’aller voir plus loin.


Finalement, ce qui m’a le plus surpris, c’est justement que la BD évite une bonne partie de ce que je reproche habituellement au genre.


Parce que là, il y a une véritable mise en scène.

Oui, le narrateur reste très présent. Peut-être même un peu trop. Mais contrairement à beaucoup d’autres BD historiques que j’ai pu lire, l’image ne se contente jamais d’illustrer ce qu’on vient de m’expliquer. Il y a de vrais choix de cadrage, des plans parfois très larges, parfois beaucoup plus resserrés, des compositions qui donnent immédiatement une sensation de mouvement. Certaines séquences ont même quelque chose de franchement cinématographique.


Et surtout, il y a cette gestion de la lumière DELICIEUSE!


Sur pas mal de planches, elle est vraiment saisissante. Les intérieurs, les scènes nocturnes, les batailles, les silhouettes perdues dans la fumée ou la poussière… Juan Luis Landa arrive régulièrement à donner une vraie profondeur à ses cases. Ce n’est pas simplement joli. Ça participe à l’ambiance, ça rend cette époque poisseuse, violente, parfois presque irréelle.

Et les batailles, justement, sont probablement parmi les plus belles choses de l’album.

On n’est pas face à deux rangées de soldats proprement alignées pour nous expliquer qu’une bataille a lieu. C’est sale, chargé, chaotique. Il y a des chevaux, des armes, des corps, des hommes qui disparaissent derrière d’autres hommes. On sent beaucoup plus facilement l’horreur de cette guerre que dans une longue explication historique.


ça, franchement, ça m’a fait un bien fou.

J’ai commencé l’album et je suis allé jusqu’au bout d’une traite. Pour quelqu’un qui a autant de mal avec les BD historiques, ce n’est pas rien. Le problème, c’est que "L’Ogre" possède aussi une qualité qui finit régulièrement par devenir son principal défaut. Il veut raconter énormément de choses.

Beaucoup trop, même!


On peut passer deux pages avec trois ou quatre personnages avant d’être envoyé ailleurs avec encore trois nouveaux noms, puis revenir quelques pages plus tard auprès d’autres personnages, dans une autre intrigue politique, avant de repartir encore ailleurs. À force, j’ai parfois complètement perdu la notion des déplacements.

Je savais encore globalement ce qui se passait, mais beaucoup moins précisément où chacun se trouvait, pourquoi untel venait de revenir, combien de temps s’était écoulé ou à quel moment tel personnage avait rejoint tel autre.


Et ça devient parfois franchement foutraque.

Je comprends bien l’idée. Il faut raconter une période historiquement complexe, montrer différents camps, différents intérêts, plusieurs personnages qui gravitent autour des mêmes événements. Mais parfois, à vouloir donner de l’importance à tout le monde, la BD finit par rendre tout le monde un peu moins important.

C’est probablement pour ça que j’ai aussi autant de mal à savoir quoi penser de Jaco.

Il donne son nom à l’album, il est présenté comme cette espèce de monstre qui rôde au milieu de toute cette histoire et pourtant, il y a plusieurs moments où je me suis demandé s’il servait réellement à quelque chose.

Et en même temps, dire qu’il ne sert à rien serait complètement faux.


Parce qu’il fait le lien entre plusieurs personnages et plusieurs morceaux du récit. Il traverse cette guerre sans vraiment en comprendre les enjeux politiques, sans appartenir véritablement à un camp, comme une créature produite par tout ce chaos.

Et c’est peut-être là que je l’ai trouvé le plus intéressant.

Jaco est lui-même complètement désordonné, violent, imprévisible, difficile à comprendre. Un peu comme le monde dans lequel il évolue. Je ne sais pas si le parallèle est entièrement volontaire à ce stade, mais j’ai presque fini par le voir comme une représentation de cette guerre. Quelque chose de monstrueux qui existe parce que tout ce qui l’entoure est déjà monstrueux.


La guerre semble l’avoir façonné autant physiquement que mentalement.


Du coup, il devient étrange à juger. En tant que personnage individuel, je ne suis pas encore certain d’être particulièrement attaché à lui. Il y a même des passages où je l’ai trouvé complètement secondaire. Mais en tant que présence au milieu du récit, il apporte quelque chose. Il rappelle constamment que derrière toutes ces histoires de rois, d’alliances, de territoires et de stratégies, il y a surtout des êtres humains complètement ravagés par ce qui se passe autour d’eux.


Je pense que le deuxième acte sera important pour déterminer si tout cela débouche réellement sur quelque chose ou si je suis simplement en train de chercher un peu trop de profondeur à un personnage qui reste pour l’instant assez mystérieux.

La relation qui commence à se former autour de Jeanne d’Arc me laisse également curieux. Là encore, je ne suis pas encore totalement convaincu par tout ce qui se met en place, mais au moins la BD a réussi quelque chose que je ne pensais pas forcément dire en la commençant.

J’ai envie de savoir où elle va et pour un premier acte, c’est déjà beaucoup.


Il y a peut-être aussi quelque chose qui m’a légèrement manqué. Avec un album aussi imposant, j’aurais aimé un ou deux événements encore plus marquants, des séquences dont je serais ressorti avec la sensation qu’elles allaient vraiment me rester longtemps en tête. L’album est intéressant, il maintient parfaitement mon attention, il met beaucoup de choses en place, mais il reste tout de même très clairement un premier acte.


Il prépare beaucoup, il promet beaucoup... Maintenant, il faudra voir ce qu’il en fait. Mais même avec toutes ces réserves, je serais vraiment de mauvaise foi si je ne reconnaissais pas à quel point j’ai apprécié cette lecture.

Parce qu’on parle d’une BD historique consacrée à une période que je n’avais aucune raison particulière d’avoir envie d’explorer, avec énormément de personnages, de politique et de contexte historique, et pourtant je l’ai terminée sans jamais avoir envie de la poser.


Rien que pour ça, il fallait déjà réussir son coup.

Je ne vais pas prétendre que "L’Ogre" m’a soudainement réconcilié avec toutes les BD historiques. Il possède même encore plusieurs des travers qui m’agacent dans le genre, principalement cette volonté de multiplier les personnages, les intrigues et les informations jusqu’à parfois perdre le lecteur.

Mais si toutes les BD historiques étaient mises en scène avec autant de soin, j’en lirais probablement beaucoup plus.

Parce que je peux lui reprocher beaucoup de choses, mais certainement pas de manquer d’ambition.


Et surtout, jamais une BD historique ne m’aura paru aussi belle, ce qui est une sacré prouesse!


KumaCreep
7
Écrit par

Créée

il y a 5 jours

Critique lue 5 fois

KumaCreep

Écrit par

Critique lue 5 fois

1

D'autres avis sur L'Ogre, tome 1

L'Ogre, tome 1

L'Ogre, tome 1

9

Soulmega

le 15 oct. 2025

Suivre

Roman national

Fresque crue, romancée, magnifiquement illustrée narrant d'un angle choral l'histoire de Jeanne d'arc, pucelle d'Orléans, dans son rêve de bouter les anglois hors de France.

L'Ogre, tome 1

L'Ogre, tome 1

10

Presence

le 11 juil. 2026

Suivre

La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.

Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan...

L'Ogre, tome 1

L'Ogre, tome 1

8

matvano

le 12 janv. 2026

Suivre

L'alliance de la pucelle et du monstre

En 1427, la France est ravagée par la guerre de Cent Ans, qui met le pays à feu et à sang. Ce terrible conflit oppose bien sûr les Français et les Anglais, mais également la reine mère et son fils...

Du même critique

Gintama

Gintama

9

KumaCreep

le 1 sept. 2019

Suivre

See You Space Samurai

J'ai entendu la sortie du derniers chapitre pour pouvoir enfin partager tous l'amour que je porte à cette série. Gintama, que j'ai dans un premier temps connu fin 2006 avec son adaptation animé, que...

Ōkami HD

Ōkami HD

3

KumaCreep

le 3 juin 2020

Suivre

Le saint Okami ne m'aura pas conquit

J’ai pas tenu bien longtemps… Seulement 5h… Puis voici l’éternelle question, ais-je le droit de donner un avis car j’ai fait le choix de ne pas perdre encore 35h sur ce jeu? Je suis vraiment désolé,...

Spider-Man: Brand New Day

Spider-Man: Brand New Day

4

KumaCreep

le 29 juil. 2026

Suivre

L’action sauve les meubles

Un Spider-Man spectaculaire, mais toujours trop sageJ’ai un problème assez général avec les films Marvel. Je n’ai même pas vu le dernier Avengers ni le précédent Spider-Man, tout simplement parce que...