Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter son environnement familier, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses.
Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple.
Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint.
On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille.
En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ?
Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.