Il est des œuvres qui vous font aimer l'automne, quand elles vous plongent dans une mélancolie conjuguée d'optimisme. Cette sensation seconde, entre éveil et sommeil, où chaque période de pluie se mue en un ravissant andante, en une délicieuse attente de cet instant, quand le ciel se gorgera de soleil.

La fin du monde m'abandonne dans cet état là. Sa longue métaphore, à l'orée du conte, est d'une langueur à la fois soyeuse et lancinante. Par l'exploration subtile du repli sur soi de l'héroïne, on pénètre d'abord sur la pointe des pieds dans une sorte de journal intime. Spectateur de ses monologues intérieurs, de ses états d'âme, reflets d'une crise existentielle qui agit comme autant d'étaux psychologiques ou physiques, on reste immobile par peur de déranger. Puis, en empruntant les chemins mystérieux d'une fable onirique hantée de personnages singuliers, on devient le compagnon de son errance. Une quête identitaire, une recherche de réponses qui pourraient expliquer l'absence de cette mère et combler son vide affectif. On effleure souvent ses douleurs profondes, on partage quelquefois ses angoisses muettes, et malgré l'atmosphère pesante et inquiétante, on se sent habité d'une étrange confiance. C'est tout l'art de Wazem pour l'allégorie qui s'exprime ici. Une patte, une façon d'éviter le sentiment facile, de faire passer l'émotion tout en suggestions et en demi-teintes, d'installer une ambiance fantastique et sombre où l'on entrevoit l'espoir en filigrane. Par bien des aspects, cette poésie toute personnelle me rappelle un Koma dont le côté optimiste était exacerbé par le trait enjoué de Peeters. L'approche de Tirabosco l'est beaucoup moins.

Un graphisme qu'il faudra apprivoiser. Au-delà d'une beauté glacée (admirez ces dessins pleine page), ce bleu profond et ce noir, contrastant avec un blanc pastel froid, confèrent une impression étrange et dépaysante. Un théâtre surnaturel qui, s'il affirme la perspective surréaliste du récit, lui confère paradoxalement un sentiment d'inéluctabilité qui ramène violemment les pieds sur terre. Un bémol à l'approche parabolique du scénario, un contrepoids nécessaire.

Une magnifique fleur de saison où vous adorerez égarer votre bourdon.
Sejy
8
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le 19 août 2011

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Sejy

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