Mouais est une petite ville qui porte bien son nom. Dans cette bourgade désertée où il ne passe jamais rien, les jeunes sont allés travailler ailleurs et les vieux sont morts. Ceux qui restent ont simplement oublié de partir. Parmi les habitants restés à Mouais, il y a François Sauvage. Lui, par contre, ne porte pas vraiment bien son nom. C’est un homme d’âge moyen, avec une vie banale et un caractère à l’eau tiède. Les deux seules choses qui le caractérisent quelque peu sont sa grande taille et son incapacité à terminer une phrase. Et pourtant, dans cette ville endormie, François est sur le point de se réveiller. Il ne le sait pas encore, mais il va enfin se passer quelque chose d’inattendu dans sa vie. Tout commence lorsque son ami Michel lui fait part de son projet de relancer le théâtre de la ville, abandonné depuis des années. "Je veux redonner un peu de vie à ce putain de village", lui lance Michel, qui désespère de s’encroûter et de s’ennuyer ferme. "J’en peux plus de me lever le matin en sachant que ma journée sera comme celles d’hier et de demain, tu comprends?" Le lendemain, Fanny débarque en ville. C’est elle, le coup de pied dans la fourmilière, celle par qui le changement arrive. Cette jeune comédienne a été contactée par Michel pour venir passer six semaines à Mouais dans le cadre d’un atelier théâtre. Son projet est simple: elle veut aller à la rencontre des habitantes et des habitants pour qu’ils lui racontent leur vie, avec l’objectif de transformer toutes leurs histoires en un spectacle de rue. On appelle ça du glanage. "Je récolte des morceaux de vie, c’est ma démarche", explique Fanny à François. "Je m’installe dans un village, je rencontre les gens, les fais parler, les écoute, pour en faire du théâtre." Pour concrétiser ce projet, elle compte sur l’aide de François. Sauf que celui-ci n’a pas l’habitude de se livrer, ni même de poser des questions intimes aux autres habitants de Mouais, particulièrement les hommes. Déjà qu’il a du mal à terminer une phrase, alors devoir mettre des mots sur ses sentiments ou même faire parler les autres, ça lui semble au-dessus de ses forces! Rien que d’y penser, ça le rend malade. Et pourtant, petit à petit, à force d’amener les gens à se raconter et surtout à force de les écouter, Fanny va changer le quotidien des habitants de Mouais. Même François se prend au jeu. Pour lui, c’est l’occasion ou jamais de se libérer d’un secret et de redonner un sens à sa vie…
2026 est une année prolifique pour le scénariste belge Vincent Zabus. Il est sur tous les fronts. En quelques semaines, son nom est apparu sur les couvertures de "L’homme-chevreuil" avec Jean-Denis Pendanx, "Si je t’écris" avec Denis Bodart et "Mémoires d’un garçon agité" avec Valérie Vernay. Et à chaque fois, il fait mouche, grâce à sa grande humanité et ses récits simples et sincères. Dans "La fragilité des hommes", il aborde un sujet qui lui tient particulièrement à coeur: le théâtre de rue. Cela fait plus de 25 ans maintenant que cet ancien professeur de français pratique cette forme particulière de culture, notamment le "glanage théâtral" qui consiste à recueillir la parole de non-professionnels pour en faire un spectacle. "Dans cette bande dessinée, j’ai voulu partager cette expérience et tenter de transmettre aux lecteurs la singularité de cette expression artistique méconnue", explique Vincent Zabus. "De montrer comment elle transfigure l’espace quotidien en le mettant en valeur, comment elle bouscule des vies en les plaçant un court instant sous les projecteurs." Cela dit, "La fragilité des hommes" n’est pas pour autant une BD sur le théâtre de rue. En réalité, le scénariste se sert habilement de cette discipline dans son récit, mais en l’utilisant avant tout comme un tremplin pour signer une comédie douce-amère sur la mort des petites villes de campagne, ainsi que sur la difficulté masculine à communiquer, comme l’indique le titre de la BD. À travers le personnage très réussi de François Sauvage, Zabus et son compère Nicoby dressent le portrait juste et touchant de tous ces hommes qui dissimulent leur peur de l’intime derrière leur pudeur, ou derrière une "grande gueule" bien commode. Les deux auteurs n’oublient pas les femmes pour autant, puisque ce sont les habitantes de Mouais qui vont entraîner les hommes dans leur sillage et amener tout le monde à enfin oser se dévoiler. Au passage, Zabus et Nicoby en profitent pour souligner l’existence ingrate des nombreuses femmes qui ont dû supporter en silence, durant leur mariage, un mari jouant les tyrans domestiques. Pourtant, même si les sujets abordés sont parfois graves, "La fragilité des hommes" est un album qui donne de l’espoir. Comme toujours, Vincent Zabus opte pour une approche profondément optimiste, qui redonne foi en l’humanité. À mesure que la représentation théâtrale se prépare grâce au travail de Fanny et François, la parole se libère, et le poids qui pèse sur les habitants de Mouais devient moins lourd. La lecture de "La fragilité des hommes" est donc hautement recommandée en cette période d’ultra moderne solitude, car c’est un livre qui fait beaucoup de bien.
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