De manière étrange, et sans jamais réussir à m’en défaire, tout au long de la lecture je suis resté assez décontenancé face à un des choix des auteurs pour animer leur œuvre, me laissant une petite amertume en bouche.
(smiley confus)
Le sujet est intéressant, évidemment d’actualité mais aussi ancré dans notre société, et nous invite à nous découvrir ce que sont ces émoticônes si présentes dans notre quotidien, de leur historique à leurs implications sociétales, s’intéressant ainsi aussi bien à leurs fonctions dans le langage que leur intégration en tant que preuves dans le cadre d’affaires juridiques. A chaque fois une personne est rencontrée afin de s’appuyer sur ses compétences, avec Shigetaka Kurita, créateur des premiers pour les antiques bipeurs, Florie Hutchinson, « activiste » ou Stéphane Polis, égyptologue, pour comparer ces deux langages, sans oublier toutes les autres personnes mobilisées.
Cette découverte d’une certaine « culture » de l’émoji, avec ses codes et son langage, va amener la rédactrice à qui on a confié ce sujet à s’intéresser sur la manière de comment on crée un tel symbole, comment on le valide et comment il se diffuse, en proposant d’abord la création d’un nouvel exemple visuel, l’éolienne, au comité de validation et de sélection crée par Mark Davis, le consortium Unicode.
Ces petites images lisibles et fonctionnelles, souvent utilisées pour accentuer les intentions de ceux qui conversent se révèlent finalement intégrées à un ensemble bien large, à la fois normé mais aussi rempli de difficultés, une icône n’ayant pas le même sens partout, par exemple. Tout ceci est amené de manière assez pédagogique, toute en simplicité, sans jamais noyer le lecteur sous les informations. Le sujet est d’ailleurs développé grâce à de multiples rencontres, amenant une évidente humanité pour en personnifier les thèmes mais aussi pour créer de petits moments de détente ou de plaisanteries entre les échanges.
David Groison signe là sa première bande-dessinée, mais ce dernier a surtout crée des collections ou écrit des œuvres pour la jeunesse, principalement adolescente. Et on comprend que c’est le but qui l’anime, de faire comprendre aux adolescents en quoi consistent ces émojis et ce que cela implique. Pour cela, l’oeuvre est facilement accessible, dans son texte ou dans ses illustrations, avec le trait simple et les couleurs claires de Paul Rey, et une mise en scène basique et très aérée au risque malheureusement franchi d’offrir une esthétique un peu passe-partout et sans grande personnalité.
Ce qui est attendu d’une bande dessinée documentaire, c’est d’offrir un minimum de crédibilité, d’apparaître confiante dans ce qu’elle présente, assez factuelle – même si cela peut prendre plusieurs formes, comme vu précédemment parmi toute l’offre très (trop?) vaste actuelle, des collections dédiées comme celle de La Bédèthèque des savoirs à des offres diverses.
Mais les auteurs, pour faciliter la découverte de cette bande-dessinée par un public plus adolescent, n’ont pas décidé de se mettre en scène, de s’impliquer en tant que créateur ou en tant qu’acteur de l’histoire, inventant le personnage de la rédactrice Andréa, jeune femme portant des lunettes, gentille comme tout mais complètement fictive et pourtant interagissant avec des personnes bien réelles. Cette « première enquête en BD sur les dessous des emojis » est ainsi fictionnalisée, créant de fait un décalage et une appréhension qui n’est probablement pas légitime mais difficile à éloigner quand on est attentif à ce qu’on veut nous présenter : qu’est ce qui est faux, qu’est ce qui est vrai ? Nul doute que les auteurs auront cherché à se rapprocher le plus possible de la véracité des faits et des propos rapportés mais le doute ne se lève pas si facilement, d’autant que je n’ai pas vraiment trouvé d’informations sur leurs méthodes et leurs intentions.
Enfin, en créant ce jeune personnage, David Groison a voulu insuffler un peu de vie, et ce n’est pas vraiment réussi, dans ses interactions avec les personnes réelles (la première rencontre) ou l’humour présent, les quelques scènes dans une des salles de rédaction ne sont intéressantes que quand elles apportent du fonds aux thématiques abordées, pas quand il ne s’agit que de tranches de vie qui se veulent amusantes – le running gag sur les différentes voyages à faire accepter au rédacteur. Andrea apparaît ainsi comme un personnage d’autant plus faux, fictionnel dans un contexte documentaire, et peu animée par un vrai souffle de vie, en tout cas qui aurait été suffisamment convaincant.
La révolution émoji n’en offre pas moins une lecture intéressante sur de nombreux points, souvent méconnus sur un véritable phénomène (durable) de société. Mais dont le fil de la progression animé par Andréa est problématique. Cette orientation à destination du public adolescent reste une idée valable, encore qu'il n'y a pas que les jeunes pour utiliser les smileys, mais les quelques choix dans ce sens peuvent se regretter.
(smiley triste)