Le petit gendarme
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Le petit gendarme

BD (divers) de Théo Grosjean (2025)

« Une jeunesse française ordinaire, pas si ordinaire »

« J'adore Théo Grosjean ! Je trouve que Le Petit Gendarme est son récit le plus personnel, le plus drôle, poétique et émouvant à ce jour. L'histoire d'une jeunesse française ordinaire, pas si ordinaire. »

Ces mots, ce sont de Riad Sattouf. L'éditeur ne s'est pas privé de les faire figurer en quatrième de couverture de ce Petit gendarme et on saurait le comprendre, puisque les Livres du futur publient aussi Sattouf – auteur à succès – et qu'il y n'a pas à beaucoup de pencher pour trouver dans cet album de Grosjean des points communs avec le célèbre Arabe du futur.


Raconter sa jeunesse singulière en BD, qui plus est avec un trait simplifié et presque enfantin, c'était le principe même de l'Arabe du futur. Autant dire que, même si comme moi on n'a fait que survoler l'œuvre de Sattouf, on retrouve ici très vite ses marques.

Comme le résume très bien la quatrième de couverture, il s'agit ici pour l'auteur Théo Grosjean de raconter ce qu'a été son ordinaire de jeunesse, tout en donnant à comprendre en quoi cet ordinaire n'était « pas si ordinaire » ou, pour être plus exact, en quoi cet ordinaire ne devrait pas être si ordinaire.


En ce qui me concerne, ce genre de proposition, ce n'est pas ce qui m'emballe le plus, et c'est un euphémisme.

La floraison actuelle du genre autofictionnel où les auteurs ne savent plus que raconter leur nombril, confondant parfois expression artistique et thérapie, n'est vraiment pas une dynamique qui m'enthousiasme, d'où une certaine réticence à me lancer dans cet ouvrage.

Seulement voilà, je dois bien avouer que, dès les premières cases de ce Petit gendarme, l'efficacité du récit a su faire mouche.


Grosjean a vraiment un talent certain pour restituer le processus de fabrication des représentations. La distinction entre l'intérieur sûr et l'extérieur hostile, puis la distinction entre la mère et les autres personnes, puis la distinction entre les autres entre eux : la lecture selon les perspectives de l'enfant fonctionnent très bien car elles ne produisent aucun jugement, elle établissent juste la perception de constances et d'inconstances, de schémas logiques et d'ensembles qui peinent à devenir des ensembles intelligibles.

En cela, la perception du père qui reste pendant longtemps un personnage au visage multiface est une excellente idée ; très signifiante. Plus que ça : c'est une idée très représentative de la démarche d'ensemble de l'ouvrage : donner à questionner plutôt qu'à condamner.


Dans cette perspective, le choix graphique – voire même le choix du format BD – se montre particulièrement pertinent et percutant.

D'habitude, j'ai tendance à mépriser ces auteurs qui se servent de la BD comme simple support original pour raconter leur vie ou un propos qui, lui, n'a rien d'original et ne tire absolument pas parti de cet spécifique qu'est la bande-dessinée. Mais dans ce Petit gendarme, l'esthétique choisie participe clairement à établir un champ particulier entre l'ordinaire et le pas si ordinaire ; voire même – osons le dire – entre l'insouciance du regard d'enfant et la glauquerie de la situation évoquée.

Je trouve par exemple que ça marche particulièrement bien quand il s'agit de parler des tics de Riquet, drôles à voir en BD mais particulièrement glaçants à imaginer. C'est aussi diablement efficace pour installer l'autre grande réussite du tome : la confusion des époques.


Parce qu'en effet, quand on lit ces récits de caserne, d'HLM en construction et de voyage en Guyane, on serait en droit de se croire plongé dans les années 60 ou 70, mais non. Pokémon, Fourmiz, Harry, un ami qui vous veut du bien... Tout nous rappelle que la jeunesse de Riquet s'inscrit au beau milieu des années 90. Le décalage opéré est total mais surtout voulu. Grosjean montre comment l'armée est un monde à part, surtout quand celui-ci est mâtiné de tradition catholique.

Et là encore, l'effet est d'autant plus efficace que l'auteur se contente de poser les faits, de les appréhender au travers de ses perceptions d'enfant et de laisser au lecteur la charge de se questionner et de déduire les enjeux.


Et pourtant, j'ai beau avoir dévoré cet ouvrage et en avoir tiré le plaisir et la richesse que je viens de vous décrire que, malgré tout, je peine à totalement m'enthousiasmer. Et la raison à cela est finalement assez simple : j'ai l'impression, au bout du compte, de m'être enquillé un format, au sens d'une œuvre répondant à des exigences pleinement formatées.

Pour le dire autrement, j'ai l'impression en lisant ce Petit gendarme de parcours un autre Arabe du futur.


Certes, ça ne parle pas vraiment de la même chose, mais ça suit malgré tout la même formule, avec les mêmes enjeux, selon la même démarche. J'y vois une déclinaison qui a certes son intérêt, mais qui peine vraiment, pour moi, à produire l'attrait d'une œuvre pleinement singulière.

Car, à sa façon aussi, ce tome 1 est certes un tome pas très ordinaire mais aussi ordinaire malgré tout. Quand on le referme, on se dit qu'au fond on ne nous a pas encore raconté grand chose et qu'il y a encore cinq à six tomes à devoir attendre ; cinq à six tomes dont on se doute de la composition globale.


Alors – je ne dis pas ! – quand le tome 2 sortira, je le lirai sûrement et y prendrai certainement du plaisir. Car même si ce second Petit gendarme persiste dans le sillon attendu de autofiction racontant un énième parcours « ordinaire pas si ordinaire », il n'empêche que l'oeil acéré et la justesse de ton et Théo Grosjean sauront justifier le détour.

En attente donc de lire la suite, sans impatience certes, mais avec une telle curiosité...

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il y a 8 heures

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