Ma critique complète (attention spoilers importants) : https://sospoilogie.wordpress.com/2025/10/28/le-temps-des-jonquilles-damandine-puntous-laurent-galadon-et-anne-sophie-reinhardt-2022/
Il est assez difficile de parler de cette BD sans dissocier le fond et la forme. Sur le fond, pas de problème, la BD est assez documentée et pertinente sur le mouvement des Gilets Jaunes de 2018-2019. Mais sur la forme, je n’ai rien aimé : le dessin ne me plait pas du tout, les personnages sont assez caricaturaux, le scénario est racoleur et efficace mais écrit au bulldozer. C’est sûrement l’objectif d’une BD qui vise le grand public pour le politiser vers un mouvement social progressif, mais je n’ai vraiment pas aimé.
Jeanne est graphiste/dessinatrice et rêve de réussir à Paris par son art. Elle a dessiné pendant trois ans sur les migrants mais la revue Nouveaux Regards refuse ses planches. Le directeur l’envoie en province pour suivre les Gilets Jaunes sur les ronds-points, à Nancy, là où elle dit habiter. En réalité, Jeanne s’appelle Jennifer et ce n’est pas de Nancy qu’elle vient, mais d’un bled nommé Morhange en Moselle. A la rencontre des Gilets Jaunes, sa vision de leur mouvement va être bouleversée.
Retour à Morhange
Le personnage de Jeanne/Jennifer est d’emblée caricatural : à Paris, elle est amie avec des petits bourgeois intellectuels qui méprisent les pauvres, les ploucs et les gilets-jaunes. Jeanne et ses amis se moquent de leurs fautes de français, de leur dentition, etc. Jeanne préfère la misère des migrants à celle de la France rurale et populaire. Déjà, on ne croit pas à ce personnage, à sa caractérisation sociale. A mon avis, on retrouve le regard de Rose Lamy dans Ascendant beauf sur cette gauche bourgeoise qui n’a d’yeux que pour les migrants et pas pour le peuple français, je trouve ça presque raciste. Il est impossible que Jeanne soit de gauche, dessinatrice, précaire et ait autant de haine pour les gilets jaunes. Ils étaient certes regardés avec méfiance par la bourgeoisie intellectuelle, mais pas avec un tel mépris social. Jeanne y va à reculons et on apprend qu’en fait elle déteste le peuple car elle en est issue : elle s’appelle Jennifer, sa mère est un médecin généraliste mais qui se caractérise comme pauvre (chelou), sa soeur est une mère de famille monoparentale qui est caissière, son ami d’enfance Kévin fait de la motocross et est au chômage et vit dans le garage de ses parents. C’est le Retour à Reims de Didier Eribon, le personnage de Cécile dans Partir un jour d’Amélie Bonin. C’est le transfuge de classe qu’on retrouve si souvent dans les œuvres culturelles françaises, celui qui a trahit sa classe, choisi son camp, renié son monde pour réussir à Paris. Jeanne a tellemenrt trahi son monde qu’elle a menti aux Gilets Jaunes sur son projet : comme ils refusent les journalistes, elle leur a dit qu’elle dessinait simplement pour le plaisir et non pas pour une commande journalistique. Progressivement, Jeanne va prendre conscience de la difficulté matérielle de ses proches : la désertification médicale, la fin des services publics, le chômage de masse, la précarité, les conditions de travail, la vie des familles monoparentales, etc. C’est assez précis et intéressant sur les inégalités sociales et territoriales, mais c’est également montré de manière assez pénible.
La preuve par le couscous
La BD n’est pas que sur Jeanne, elle entend également montrer une autre vision de ce qui s’est passé sur les ronds-points que ce qui a été médiatisé : les gilets jaunes ne sont pas que les casseurs des Champs Elysées, leurs revendications sont bien plus progressistes que la baisse de la taxe sur l’essence. Sociologiquement, c’est intéressant, on pense au livre de Laurent Jeanpierre In Girum, les leçons politiques des ronds-points. Cela permet sûrement de donner une autre vision du mouvement, mais ça me fait beaucoup penser à la collection Sociorama : montrer les enquêtes sociologiques par des BD assez mal scénarisées et dessinées. Ce sont des images de manuels scolaires, c’est sûrement pédagogique mais je ne prends aucun plaisir à les lire. On voit donc que les Gilets Jaunes de Morhange sont progressistes, veulent le RIC plus que le fin de la taxe carbone, organisent des actions non violentes et pacifiques, même si parfois illégales : occupation de ronds-points ou opération péage ouvert. Ils débattent, s'engueulent et sont solidaires. Ils fêtent noël ensemble, préparent des repas, s’offrent des cadeaux. Lors d’un repas partagé à Noel, une femme dit “Si ‘javais fété noel chez moi, j’aurais passé la soirée toute seule avec ma télévision” et un autre lui répond “C’est la seule chose bien que Macron a faite, nous rassembler!” Il peut aussi y avoir du racisme, du sexisme ou de l’homophobie et les auteurices vont le montrer en deux cases pour être complètes. La preuve par le couscous. Wassim prépare un couscous pour les camarades. Kévin dit “il arrache le couscous de l’arabe” puis “il nous prend pas pour des pas pour des pédales avec son couscous Wassim”. Pour enfoncer le clou, les auteurices inventent une relation amoureuse a Jeanne : elle quitte son amoureuse bobo Pauline pour se mettre avec la black bloc Norah qui lui fait des leçons politiques et lui offre des vitraux multicolores car “Ce soir, toutes les couleurs du noir au bleu marine, en passant par les rouges et les verts, sont probablement réunis sur le rond-point. Peut-être que le jaune sera la couleur qui dépassera les divergences.”
A la fin c’est nous qu’on va perdre
La BD ne se termine pas par un happy end. La sœur de Jennifer quitte le mouvement car elle ne peut pas s’occuper de ses enfants seule (ils ont mis le feu à la maison pendant son absence) et son patron lui propose une promotion et d'apparaître sur une liste municipale apolitique - quelle déchéance pour ce beau personnage. Jeanne refuse que son reportage soit dénaturé et publié comme illustration dans le mensuel pour “bobos à la recherche d’une bonne conscience de gauche”. La sœur Gilet jaune est donc devenue une traitre et la sœur bobo parisienne est donc devenu une Gilet-jaune... Lorsque les CRS délogent les Gilets-jaunes de leur rond-point pacifique, ils utilisent une violence disporportionnée, la mère de jeanne se prend un tir de LBD (heureusement elle n’est pas éborgnée mais on sent que les auteurices ont hésité) et Jeanne est condamnée à 6 mois de prison avec sursis en comparution immédiate et une interdiction de territoire de trois ans à Paris. C’en est fini de ses rêves de gloire et d’ascension sociale, elle va travailler dans un abattoir en Moselle (dédicace à Joseph Ponthus, évidemment). Elle a voulu monter trop haut et se retrouve au point de départ, les dés sont pipés, la méritocratie n’existe pas.