L'intérêt de cette histoire est, à tout prendre, son réalisme. Qui n'a rencontré - ou aperçu - un gros lourd du type d'Ernest, dont les aspirations spirituelles se limitent à pénétrer les orifices disponibles des créatures féminines qu'il rencontre ? Qui n'a connu une Peggy, entichée des discours nébuleux de sous-sous-gourous qui parlent à longueur de conférence d'énergie universelle, de pouvoirs de l'esprit sur le corps (et, bien sûr - il faut bien appâter le chaland ! - du pouvoir de guérir le cancer par les pensées positives et autres calembredaines), de bonnes et de mauvaises vibrations (que personne n'a jamais enregistrées nulle part), en se prévalant de références nettement plus symboliques que physiques, telles que les pratiques du Feng Shui, les disciplines alimentaires les plus variées (dont l'antique macrobiotique, qui semble avoir encore des adeptes, et bien sûr le bio-végétarien tous azimuts) ?

Et voilà que le gros biteux borné et matérialiste se met en ménage avec la planante idéaliste, attentive aux effluves vibratoires qui peuvent lui parvenir de tous les côtés. A votre avis, un couple comme ça peut-il durer longtemps ? Le réalisme du récit provient à la fois des décors, des personnages, des dialogues (entre roucoulements sensuels, débats et engueulades) et de l'inévitable dénouement.

Les boules vitales ? Bien sûr, il y a jeu de mots : l'expression désigne à la fois les mini-réservoirs sous-péniens d'Ernest, aussi intello qu'un mec de télé-réalité, et un gadget de Feng Shui utilisé par Peggy pour neutraliser les mauvaises énergies d'un coin de son appartement. Jeu de mots un peu vaseux, mais qui a l'avantage de renvoyer dos à dos les deux partenaires, en mettant en valeur leurs incompatibilités et leurs marottes.

Car on sort de l'album sans avoir clairement pris parti pour l'un ou pour l'autre; on pouvait craindre que, avec Charles Masson au générique, la charge matérialiste-cynique contre les tendances mystiques de Peggy se mette à ressembler à une attaque style Pearl Harbor. Mais Masson dessine, et c'est Sylvain Ricard qui scénarise. Finalement, c'est Peggy qui s'en tire le mieux : attendrissante dans son désir de vie équilibrée et de recherche de soi, faisant leur juste part aux désirs du coeur et à ceux du corps, elle a toujours réponse aux critiques matérialistes de son cochon de partenaire, qui, lui, se dégrade au cours du récit. L'égoïsme et l'étroitesse d'esprit d'Ernest s'accentuent au fil des pages, et même la sympathie qu'on pouvait avoir pour lui au début (rationnel face aux théories mystiques fumeuses; et, disons-le, un mâle qui fait son boulot en courant les filles avec un certain succès) se dissipe vers la fin.

Bien que Peggy nous soit présentée comme assidue chez son psychanalyste (rien de méchant en fait : elle cherche des conseils sur sa vie amoureuse), c'est au finale Ernest qui semble avoir le plus besoin de passer sur le divan. Immature, obsédé, incapable d'inspirer un amour véritable.

Ricard partage son récit en quatre "saisons" (de l'hiver à l'automne), chacune commençant par quatre planches quasi identiques, avec quelques détails cependant pour marquer le passage du temps (une église squattée puis évacuée par la police, un mendiant différemment accoutré selon les saisons): à chaque fois, Peggy demande des conseils à son psy sur sa vie amoureuse, puis le paie, sort de chez lui (le psy fait son boulot, mais sa main, lors du départ de Peggy, est toujours suspendue à dix centimètres derrière le cul de sa cliente). Ce rythme confère peut-être à l'intrigue une dignité symbolique (en automne, tout fout le camp...), mais n'apporte pas grand chose à l'action.

Plus intéressant serait le personnage secondaire du copain homosexuel chauve de Peggy, qui fausse un peu les clichés sur le couple, et qui semble bien plus équilibré qu'Ernest.

Le trait simple et efficace de Charles Masson, cette fois-ci colorié, répond bien au côté alerte de l'action; les couleurs ne se prennent pas la tête pour réaliser des dégradés ombre-lumière : une ou deux nuances d'ombre sur un visage, sans lourdeur chromatique ni dans leur délimitation. Cela fait presque reportage sur une tranche de vie, pas si loin de ce que nous pouvons réellement vivre.
khorsabad
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le 23 oct. 2013

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khorsabad

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