Ce manga m’a pris à la gorge !
Au début je regardais juste ces pages en me disant que le trait d’Oshimi était toujours aussi organique, un peu répétitif peut-être, car toujours envahi de gros plans et pourtant je revenais encore et encore sur ces visages découpés par une forêt de petites hachures. Il y a quelque chose d’hypnotique dans cette façon de dessiner le vide entre deux personnages, comme si la tension ne venait pas seulement de l’histoire mais de la matière même du dessin. Le malaise circule dans les cases avant même que le récit ne prenne son élan, un truc qui ne passe pas par le cerveau mais qui suggère une tension constante... Et même dans les scènes les plus simples!
Ce qui est étrange, c’est que je finissais presque par attendre les ruptures, les craquages, les peurs, tout ce qui brise la froideur apparente de la mise en scène. On sent chez lui une maîtrise de l’angoisse qui s’installe à bas bruit, un drame psychologique qui avance avec beaucoup de légèreté, et qui devient presque rassurant par son immobilité.
Puis, soudain, tout se fissure, et c’est souvent là que le manga explose vraiment. Une montée d’une tension presque insoutenable, cette façon de tordre une relation familiale jusqu’à ce qu’elle fasse mal, et c’est ce que j’ai trouvé le plus fort. À chaque fois que la mère entre dans le cadre, j’avais l’impression que le décor se contractait autour d’elle, comme si le dessin lui-même formait un piège.
Moi qui adore La promesse l'Aube de Romain Gary, j'ai pu y voir son tournant le plus sombre avec cette oeuvre... Une histoire qui semble aborder les liens familiaux et l'amour sans limite comme un danger et/ou un manque cruel avec brio!
J’ai lu l’œuvre à une vitesse absurde sans même comprendre comment j’étais passé d’un tome à l’autre. Le manga a cette qualité rare où les pages cessent d’exister et où la psychologie devient le moteur principal du plaisir de lecture. Pourtant, je vois très bien ce que certains lecteurs reprochent, notamment cette impression qu’Oshimi joue parfois sur l’ambiguïté pour ne pas trop théoriser ses personnages. Un flou narratif qui peut frustrer, un minimalisme qui peut passer pour de la distance. Moi, ça ne m’a pas dérangé, parce que justement cette distance rend les moments de bascule encore plus violents.
Mais je comprends ceux qui trouvent que le récit s’étire, surtout vers la fin. J'ai plus interprété ça pour une invitation à se mettre à la place des personnages et d'y coller qui on veut. Oshimi est un auteur de grand talent et même s'il a pu nous servir une belle masse de personnage un poil vide, il sait aussi faire autrement et j'interprète ce manque actuel comme un choix.
Mais il y a bien un point sur lequel je suis plus que partagé. Parce que cette fin m’a laissé à la fois satisfait et un peu orphelin. Elle dure longtemps, elle semble tourner autour d’un point déjà dit, déjà montré, déjà ressenti, et quand je repense à l’efficacité générale du manga, cette retenue finale fait un peu effet de frein à main.
Ce ralentissement narratif qui ne paraît pas toujours justifié. Comme si le manga avait peur de conclure, ou qu’il voulait retenir encore un peu le lecteur dans cet espace de malaise qu’il a construit avec tant de précision. C’est dommage, mais ça n’efface rien de ce que j’ai traversé tout du long.
Parce qu’au fond, ce qui me reste, ce n’est pas un jugement sur le rythme, c’est une sensation très pure. Une impression de tension continue, de beauté inquiétante, de dessins qui respirent la folie contenue. Le manga m’a laissé des images incrustées dans la tête, des visages déformés par la peur, des silences qui résonnent encore. Peut-être que la fin raconte peu, mais tout ce qui précède raconte énormément. Et c’est ce déséquilibre étrange, dérangeant, profondément humain, qui fait que je sais déjà que cette lecture restera longtemps avec moi.