J'ai profité de cette BD pendant les petits formats qui sortent chaque été.
Pour le coup, je n'en attendais absolument rien. Ni le titre ni l'affiche ne m'avaient attiré, mais comme la fournée de cette année n'a pas été la plus intéressante à mes yeux. Alors je me suis tout simplement rabattu sur celui qui avait un visuel qui me semblait peut-être un peu plus affriolant que les autres.
En entamant ma lecture, n'ayant aucune attente et ne sachant même pas de quoi ça pouvait bien parler, j'avais l'impression d'assister surtout à une histoire d'amour avec l'emballage le plus classique du monde. Je m'apprêtais d'ailleurs à la picorer petit à petit au fil des pages. Mais l'histoire s'est finalement avérée être bien plus chaotique que prévu, dans tous les sens du terme. Frôlant même parfois l'inspiration horrifique. Cette BD a clairement plus d'un tour dans son sac, et si je ne devais retenir qu'une seule de ses qualités, ce serait avant tout son originalité.
L'intrigue démarre sur une petite bourgeoise issue d'un monde de fantasy fictif, très proche du nôtre avec ses églises. Elle va être attirée par un magicien, d'abord par sa magie, puis par lui. Mais plutôt qu'une romance classique, on a droit à une relation extrêmement tendue entre deux personnages qui ne se comprennent pas. Le magicien est un véritable goujat, avec des répliques dignes d'un pervers narcissique ceinture noire 8ème dan. Il est capable de retourner tous les reproches qu'on peut lui faire avec un véritable jiu-jitsu rhétorique, rendant le tout absolument terrifiant.
En parallèle, on suit l'histoire du fils d'une grande famille qui voulait l'épouser et qui la voit se faire enlever par le magicien. N'étant pas cru par sa famille, il est répudié et déshonoré de tous, et tout ce qu'il peut faire pour se réhabiliter, c'est d'aller la chercher. Sur ce point, j'avoue avoir été un poil moins conquis. Alors oui, c'est dramatique, ça marche très bien et ça crée une seconde intrigue efficace, mais c'est vraiment étrange de lui imposer une telle torture. Au début, il ne nous est pas présenté de manière très sympathique... Issu d'une très haute aristocratie, il ne comprend pas le bas peuple et les païens, et semble croire que toutes les femmes ont le même rêve, à savoir être avec un homme riche pour s'acheter des robes. Un personnage classique mais a qui ce genre d'histoire va comme un gant.
Pourtant, l'histoire n'est vraiment pas tendre avec lui, à tel point que ça en devient curieux. Il erre longtemps dans une forêt, on lui donne l'illusion douloureuse de lui arracher un œil, et on lui fait subir une torture psychologique en lui faisant avouer que ce n'est pas vraiment elle qu'il aime... Ça peut s'entendre, car le gars avait tout, un magicien kidnappe sa promise, et soudainement il perd tout, mais l'acharnement est quand même un petit peu fort sur ce personnage. Ça ne m'a pas déplu pour autant, ça rajoute une surcouche de drame à une histoire qui n'en manquait pas.
L'auteur s'est d'ailleurs vraiment très bien démerdé. Il a surtout voulu mettre en scène des moments que l'on peut vivre dans des couples toxiques, dans une dynamique du "tu me fuis je te suis, je te fuis tu me suis", et j'ai trouvé ça assez grisant, bienvenu et bien joué de sa part de représenter cette incapacité à aimer. Ayant regardé pas mal de films d'horreur ces derniers temps, j'ai remarqué que la scène horrifique aime beaucoup nous mettre sous le nez des duos amoureux pour traiter l'attachement et le détachement. Si cette BD avait été un scénario adapté au cinéma, elle se serait carrément inscrite là-dedans, sans les passages trop durs à encaisser pour certains. On y retrouve clairement la vibe de ces films A24 un peu plus dark qui basculent parfois vers le catastrophique, ce qui donne à l'œuvre une personnalité que je ne suis pas près d'oublier.
À la limite, si je devais lui admettre un seul défaut, ce serait son style de dessin qui peut paraître un poil timide au début. Les poses sont facilement rigides et il y a un souci de volume qui saute aux yeux, notamment quand l'héroïne porte une robe très ample au début de l'aventure, où les volumes semblent soudain très plats. Mais ça ne m'a pas plus choqué que ça. Au contraire, j'ai trouvé bienvenu d'avoir un trait très rapidement dessiné, d'autant que la mise en scène est généreuse et aérée.
Il se passe beaucoup de choses de manière étendue sur les pages, à l'inverse de ces BD qui ont l'horreur de nous mettre 10 milliards de détails en une planche ou de celles qui vont trop vite. Ici, le rythme est parfait, et on a la joie de voir le dessin s'améliorer au fil des pages. Ce style revendique d'ailleurs une inspiration manga évidente. S'il reste proche du dessin franco-belge, il emprunte au manga pour les expressions faciales et certaines astuces de mise en scène, créant un entre-deux super agréable, qui définit une sorte de nouveau style de dessin à la française qui n'est pas pour me déplaire. Cela fonctionne à merveille pour proposer des scènes de course-poursuite et d'action très inspirées de moments horrifiques à la Ghibli, avec cet esprit gigantesque et terrifiant qui traverse les murs pour courir après notre héroïne et tenter de posséder son corps. Cette fameuse course-poursuite me reste encore en tête.
Cette BD m'a complètement happé dans cette fuite et cette poursuite sur fond fantastique, horrifique et d'amour toxique.
Je l'ai lue le soir et je ne m'attendais absolument pas à la finir d'une traite. C'est dire si elle fonctionne bien !
Sous ces apparences d'histoire d'amour classique, pour petit fille qui s'essaye à la BD, elle en a vraiment sous le capo!