Emmanuel Lepage raconte autant avec ses couleurs, ses corps et ses paysages qu’avec ses dialogues. Et si je ne suis pas certain que son récit soit toujours aussi maîtrisé que ses planches, il y a quelque chose dans ces deux tomes qui m’a durablement accroché.
Déjà, en lisant ces deux bouquins, je m'attendais à faire face au début de cet artiste que je respecte beaucoup. Cet auteur de BD qui me fait adorer cet art, avait déjà des débuts dithyrambiques et c'est franchement dingue de naviguer entre ces pages!
C'est d'une maitrise technique et artistique de très haute voltige, chaque page est un tableau.
Dans cette histoire on suit Gabriel, jeune séminariste issu d’un milieu particulièrement privilégié, envoyé dans un village du Nicaragua alors que le pays vit sous la dictature de Somoza. Au départ, il est presque étranger au monde qui l’entoure. Il regarde beaucoup, comprend peu et semble encore enfermé dans tout ce qu’on lui a appris. Sa famille, sa religion, son milieu social lui ont donné une manière très précise de considérer le monde. Et tout Muchacho consiste finalement à faire exploser cette vision morceau par morceau.
C’est d’ailleurs là que le dessin prend immédiatement tout son sens.
Gabriel peint et dessine, mais au début il semble surtout capable de reproduire ce qu’il voit. Peu à peu, on lui apprend à observer autrement. Pas seulement un visage, mais ce qu’il raconte. Pas seulement un corps, mais sa fatigue, sa peur ou son désir. Cette évolution artistique finit par devenir le reflet évident de son évolution personnelle. Plus Gabriel apprend à regarder les autres, moins il peut continuer à ignorer la réalité dans laquelle ils vivent.
Je connaissais déjà le talent d’Emmanuel Lepage, mais certaines planches de Muchacho sont vraiment impressionnantes et je vais devoir insister encore un peu. Les couleurs donnent une matière incroyable aux décors. On ressent la chaleur, l’humidité, la poussière, puis cette végétation qui finit par engloutir les personnages lorsque le récit s’enfonce davantage dans la jungle. Ce n’est jamais uniquement joli. Les environnements participent constamment à l’ambiance et deviennent même parfois oppressants.
La jungle du deuxième tome en est probablement le meilleur exemple. Elle est magnifique, mais elle est aussi épuisante. Dense, humide, dangereuse, elle donne l’impression de ralentir physiquement les personnages. Lepage arrive à faire ressentir la progression difficile du groupe simplement par la composition des cases et l’accumulation de végétation.
À certains moments, j’avais vraiment l’impression que les personnages disparaissaient dans le décor. Il y a un jeu sur les plans bien maitriser et tous ce que compose la forêt viendra épouser chacune des cases avec une élégance rare!
Le travail sur les corps est tout aussi important. Ils transpirent, souffrent, saignent, se désirent. Muchacho possède une sensualité assez étonnante pour une histoire qui traite parallèlement de dictature, de pauvreté, de torture et de guérilla. Mais cette sensualité ne m’a jamais semblé complètement étrangère au reste. Au contraire, elle participe à cette idée que Gabriel découvre brutalement un monde beaucoup plus physique que celui dans lequel il vivait jusque-là.
Parce que sa révolution n’est pas uniquement politique.
C’est probablement ce que j’ai préféré dans Muchacho. Gabriel remet progressivement en question absolument tout. Son rapport à sa famille, à sa classe sociale, à l’Église, à son propre corps et à son désir. Son éveil politique accompagne un éveil beaucoup plus intime. Il découvre les injustices sociales au moment même où il commence à accepter des choses qu’il avait jusque-là appris à considérer comme honteuses.
L’homosexualité de Gabriel aurait très facilement pu donner l’impression d’un sujet supplémentaire ajouté à une histoire qui en possède déjà beaucoup. Pourtant, elle fonctionne plutôt bien parce qu’elle appartient au même mouvement général. Gabriel passe son temps à sortir de la place qu’on lui avait préparée. Il cesse progressivement d’être le fils que sa famille attendait, le religieux que son institution voulait former et l’homme qu’une certaine société lui imposait d’être.
C’est une idée très forte, mais c’est aussi là que commencent certaines de mes réserves...
Parce que Muchacho veut énormément raconter.
La dictature, la lutte des classes, la pauvreté, la guérilla, la religion, la théologie de la libération, l’homosexualité, le désir, la famille, l’art, la culpabilité, l’émancipation... Deux tomes doivent porter tout cela. Et même si Lepage trouve un lien commun à travers Gabriel, j’ai parfois eu l’impression que certains éléments auraient mérité davantage de place.
J'ai l'impression que tous les thèmes ne sont que survoler.
C’est particulièrement vrai concernant la dimension politique. Le Nicaragua de Somoza et la guérilla sandiniste forment évidemment beaucoup plus qu’un simple décor, mais le récit préfère presque toujours rester au niveau humain. Ce choix fonctionne parfaitement pour l’émotion, beaucoup moins si on attend une véritable plongée historique ou politique. On comprend les rapports de domination, la violence des militaires, la misère des paysans et les raisons qui peuvent conduire certains personnages à prendre les armes, mais l’organisation du conflit reste finalement assez en retrait.
En réalité, Muchacho m’intéresse beaucoup plus comme récit d’apprentissage que comme bande dessinée historique. Je n'y ai rien appris et le tout devient bien trop frénétique dans son deuxième tome...
Le premier tome prend son temps. Beaucoup trop de temps même. Gabriel observe, rencontre les habitants, dessine et découvre progressivement les contradictions du monde dans lequel il évolue. Certains passages pourraient facilement sembler trop contemplatifs, mais cette lenteur m’a rarement dérangé parce qu’elle accompagne justement son changement de regard.
Le deuxième tome m’a aussi paru plus inégal.
Paradoxalement, c’est probablement celui qui contient les plus belles planches, mais aussi celui où j’ai davantage ressenti les limites de l’écriture. Une fois la fuite engagée et les personnages plongés dans la jungle, Muchacho devient un récit de survie. Le rythme change, de nouveaux personnages arrivent rapidement et certains sont caractérisés de manière assez directe. On retrouve parfois des figures que l’on identifie immédiatement à une fonction ou à un tempérament.
Et plus le récit avance, plus Lepage charge émotionnellement son histoire. La violence augmente, les relations deviennent plus intenses et Gabriel accumule énormément de conflits intérieurs. Il doit gérer son rapport à Dieu, à sa famille, à son désir, à la révolution et à la mort. Pris séparément, chacun de ces éléments fonctionne. Ensemble, ils donnent parfois le sentiment que le personnage doit absolument traverser toutes les formes possibles d’émancipation et de souffrance.
C’est aussi pour cela que certaines scènes basculent un peu trop facilement dans le mélodrame à mes yeux.
Pourtant, j’ai du mal à vraiment reprocher à Muchacho cette générosité. Parce que même lorsqu’il en fait trop, Lepage semble toujours sincèrement intéressé par ses personnages. La violence n’est jamais simplement là pour rendre l’histoire spectaculaire. Elle rappelle constamment le prix très concret des choix politiques. Les militaires ne représentent pas une menace abstraite et la révolution ne ressemble jamais à une aventure romantique sans conséquence.
Et malgré mes réserves sur certains personnages secondaires, sur un deuxième tome parfois trop chargé et sur une intrigue qui emprunte finalement une trajectoire assez classique, cette évolution m’a suffisamment intéressé pour porter l’ensemble.
Reste surtout Emmanuel Lepage.
Parce que même lorsque l’écriture me convainc moins, il suffit d’une planche pour que Muchacho retrouve immédiatement toute sa force. Ses silences sont parfois plus efficaces que ses dialogues. Un regard, un paysage ou quelques corps perdus au milieu de la végétation racontent énormément sans avoir besoin d’explication.
C’est peut-être finalement la plus belle cohérence de cette histoire.
Gabriel commence Muchacho en essayant de représenter correctement ce qu’il voit. Il lui faudra deux tomes pour comprendre qu’observer véritablement quelqu’un demande beaucoup plus que de savoir reproduire son visage.