C'est le 23ème album de la série, sorti en 1976, et l'avant-dernier scénario de Goscinny ; il est pré-publié dans le Nouvel Observateur, journal non spécialisé dans la BD, mais ceci n'a rien d'étrange, déja le précédent épisode la Grande Traversée avait été pré-publié en 1975 dans l'hebdomaire VSD et dans le quotidien Sud-Ouest, de même qu'en 1974, le Cadeau de César avait été pré-publié dans le quotidien Le Monde.
Cet album rappelle un peu la Zizanie, César doit trouver des moyens pour affaiblir ou diviser ces Gaulois qui le narguent ; dans la Zizanie, un Romain venimeux semait le trouble dans le village gaulois, mais ici, la méthode change et devient plus pernicieuse. L'album n'a peut-être pas été reconnu à sa juste valeur, et pourtant je le trouve très drôle et très subtil, c'est une excellente caricature de la spéculation économique, une fine satire du monde des affaires, du commerce, du marketing et de la publicité à travers la production et la commercialisation de menhirs. C'est un album qui sera moins bien perçu par les enfants qui avaient du mal à comprendre la portée du capitalisme, les cours d'économie et de marketing, le langage boursier, la vente de produits dérivés, les mouvements sociaux, les campagnes publicitaires, la loi de l'offre et de la demande où à travers les menhirs, Goscinny se livrait à un amusant reflet de notre société contemporaine. Il se moque avec malice de ce monde impitoyable en faisant bien ressortir la prétention du langage d'affaires (on se rappelle et on déjeune...) ; c'est donc un album qui parle mieux aux adultes et que l'on relit une fois qu'on a atteint cet âge, et là on saisit toute la mesure drolatique qu'a insuflé Goscinny. Je me souviens qu'en 1976, j'avais 17 ans, je n'étais certes plus un enfant mais je ne m'intéressais guère au marché d'affaires, j'ai beaucoup plus apprécié l'album plus tard, d'où ma note.
Dans cet album, Astérix est en retrait, laissant la vedette à Obélix qui va se faire embobiner par Caius Saugrenus, un jeune néarque fraichement sorti de la Nouvelle Ecole d'Affranchis fondée par Jules César (joli clin d'oeil à l'ENA et aux énarques), en le poussant à se lancer dans la production industrielle de menhirs. Mais c'est Astérix qui au final apportera la solution pour sortir de cette mascarade. Caius Saugrenus a les traits de Jacques Chirac jeune, alors figure montante de la politique française et qui était Premier ministre depuis 1974 et ancien énarque, mais il a toujours affirmé ne pas se reconnaître dans ce portrait de spéculateur affamé. Il est dommage qu'à l'école, cet album n'ait pas été utilisé pour nous expliquer la loi du marché.
Je relève plusieurs passages drôles :
- page 29, Obélix en nouveau riche, vêtu comme un cadeau de Noël avec des habits ostentatoires et ridicules ; ses concurrents feront de même.
- le parler indigène de Saugrenus employé ensuite par tout le monde : si toi pas pouvoir faire plus de menhirs, moi y en a donner moins de sesterces, toi y en a compris ?
- le parler passe-partout d'hommes d'affaires
- la gigantesque crise économique qui secoue la République romaine (avec ensuite la dévaluation du sesterce)
- le menhir romain avec le personnage de Malentendus, et la manifestation qui s'en suit sur la voie appienne
- page 28, la scène chez Panoramix où Agecanonix prétend que sa femme fait les yeux doux à Obélix parce qu'elle lui façonne ses vêtements : elle qui n'a jamais regardé un autre homme que moi, ce à quoi répond Panoramix : incroyable en effet, je me suis souvent posé la question.
- page 36, la 32ème planche de l'album décrivant l'exposé économique sur la vente des menhirs de Saugrenus à César qui n'y comprend rien ; c'est la millième planche de la série, on note d'ailleurs en bas de planche un petit encadré en latin à la façon de Goscinny.
- dans cet album, nous faisons la connaissance de nouveaux habitants du village (Analgésix, Monosyllabix, Petitélégrafix, Linguistix, Arrierboutix etc...) ainsi que le marchand ambulant Uniprix qui vend de la soie de Lugdunum (clin d'oeil à la soie de Lyon) ou des tissus dernière mode de Lutèce. Certains vont devenir assistants d'Obélix pour tailler les menhirs, d'autres seront les chasseurs de sangliers, c'est un vrai méli-mélo...
- la vision des Romains négligés du camp de Babaorum, avec notamment le centurion Absolumentexclus qui arrive au début tout fringant et qui comprend vite qu'il est inutile de résister aux Gaulois ; dans plusieurs cases, je note plein de petits détails souvent savoureux qui régalent mon oeil d'observateur.
Un mot sur le dessin : Uderzo est en très grande forme ; dès la première planche, on aperçoit un gros légionnaire aviné qui ressemble à Pierre Tchernia, ami de Goscinny et Uderzo, et sur la planche suivante, tous deux sont caricaturés transportant leur ami. On remarque aussi page 27, les caricatures de Laurel et Hardy en légionnaires qui doivent décharger les menhirs. Uderzo a recours à de nombreux gros plans de visages pages 9, 13, 20, 25, 27 ou 35, technique qu'il va de
plus en plus utiliser, ce qui est la marque d'une grande maîtrise graphique, de même qu'il utilise les perspectives ou différents plans tels les plans par en-dessous qui pour une BD humoristique, donnent un aspect assez inhabituel.
Voila donc un excellent album que j'aime particulièrement, mais le plus drôle, c'est que comme le dit Panoramix, on ne sait toujours pas à quoi peut bien servir un menhir.