La riche production du « Père du manga » ayant été abondamment éditée – et continue de l’être - par de nombreux éditeurs de ce côté du globe (Glénat, Kana, Asuka, Tonkam, etc. comme si chaque maison d’édition devait avoir son Tezuka en grigri pour son catalogue), cela permet au public français de connaître à la fois les classiques du genre, mais aussi de découvrir des œuvres moins connues du maître.

Editée par les éditions Cornelius en 3 tomes, Prince Norman fait ainsi partie de cette deuxième vague, plus discrète, mais pas moins intéressante.

Taku est ainsi un enfant de 11 ans, quand il est convié à se retrouver avec ses parents dans une vieille cabane abandonnée dans des montagnes désertiques. Dedans s’y trouve deux autres adultes, eux aussi invités là et qui ont des pouvoirs spécifiques, Boudre, marin débonnaire, parle aux animaux, Flight, plus mystérieux, peut tirer des balles courbes et voir à travers les murs. Il s’avérera que Taku possède un pouvoir télékinésique. Tous finissent par être enlevés, pour se retrouver sur la Lune.

Mais pas n’importe quelle Lune, celle d’il y a 500 millions d’années, qu’ils découvrent remplie de vie et peuplée par une civilisation avancée, dirigée par le Prince Norman. Ce dernier leur indique que leur peuple est menacé par une civilisation extra-terrestre, les féroces Gueldans. Ils sont alors recrutés de force dans une force d’intervention spéciale avec d’autres camarades extraterrestres dotés eux aussi de pouvoirs extraordinaires.

Editée dans la foulée de la fin d’Astro Boy, Prince Norman reprend les codes de la SF mais avec une tonalité plus sombre. Taku est un enfant qui va être obligé de grandir plus vite, intégré dans un conflit qui alors le dépasse mais dont il va accepter de contrer la destinée funeste, puisque le lecteur n’est pas dupe qu’entre l’époque du récit et celle contemporaine, l’astre lunaire n’est plus qu’un astre désolé. Mais il n’est pas difficile de se laisser emporter par la détermination et l’élan de la série, grâce à une histoire menée certes tambour battant, mais dont les nombreux voire incessants rebondissements n’occultent pas certains caractères suffisamment ambigus.

Car si cet affrontement entre deux peuples fonctionne sur un certain manichéisme, les Gueldans ne manquent pas d’intelligence, du moins pour l’appliquer dans leurs motivations et leurs fourberies. Même si l’héroïsme peut être flamboyant, à l’image du déterminé Prince Norman ou de la fougue juvénile mais parfois bien malmenée de Taku, tout le monde n’est pas du même éclat, et les trahisons sont bien présentes, mais jamais amenées sans un minimum d’explications sur la direction d’un comportement. Le camp d’entraînement est d’ailleurs bien dur envers notre héros, à qui il a réservé un sort peu enviable à sa mère, tandis que le responsable du lieu ne fait pas de cadeaux mais pour les bonnes raisons, atteindre le meilleur de chacun, par la souffrance s’il le faut, afin qu’ils puissent sauver le monde des Luniens.

L’action est d’ailleurs au cordeau, dans des séquences mouvementées et tendues dont Tezuka a le secret. Son trait souple et dynamique va au rythme d’une histoire au rythme trépidant, parfois au risque de sauter un battement de coeur, dans une accélération progressive au fil des chapitres. Les premiers pouvaient encore se permettre de proposer des scènes plus posées, parfois impressionnantes dans le paysage proposé, ce sera moins le cas pour la suite, emporté par sa propre dynamique. Mais il n’oublie jamais ses personnages, tous caractérisés avec juste ce qu’il faut de traits et de personnalité, faisant exister chacun dans un récit choral aux nombreux pions et acteurs.

De nombreuses victimes seront à déplorer, quelques coeurs se serreront face au sort de certains des camarades de Taku. Tezuka n’oublie pas que si la violence pour une noble cause peut être séduisante, elle peut aussi être douloureuse. Certaines des exactions des Gueldians sont ainsi proposées avec une mise en scène qui réussit son objectif, ne pas oublier que la guerre fait surtout et avant tout des victimes.

Tezuka reprend donc à son compte certains des codes d’une certaine science fiction pulp, et peut-être aussi en réponse au manga culte Cyborg 009 de Shōtarō Ishinomori alors publié depuis 4 ans avec qui il semble partager quelques ressemblances. Cette “ relève ” d’Astro Boy s’adresse à un public certes jeune, mais qui ne peut plus se contenter d’un idéalisme infaillible. Toute la série est d’un élan fragile, à la fois portée par un spectaculaire naif et épique dans sa quête contre le mal, mais aux nombreuses fêlures. Tezuka démontre là encore toute la richesse de ses possibilités, se jouant des tons et des cases attendues.

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