Dans les yeux de Honeysuckle

J’imagine que la plupart des lecteurs seront venus ici alléchés par le nom de Joe Hill sur la couverture. Pour ma part, c’est celui de Zoe Thorogood au dessin qui aura servi de catalyseur. Il ne m’en aura pas fallu plus pour procéder à l’achat, sans même savoir de quoi parlait l’histoire. Autant dire que j’ai été plutôt surpris de devoir enterrer la romance que je m’imaginais à partir de la jaquette, pour une histoire de catastrophe climatique à base de pluie de lames de rasoir.


Sur le plan scénaristique, bien que l’idée de départ de Joe Hill soit prometteuse, le récit nous envoie rapidement sur les sentiers battus du genre post-apocalyptique. De manière assez classique, le deuil, la nécessité de tisser des liens et le constat sur la bêtise humaine sont au programme. Si l’introduction de la catastrophe reste originale, toute la richesse de l’intrigue repose avant tout sur ses personnages.


C’est d’ailleurs l’un des principaux points forts de cette histoire : l'attachement immédiat que l’on ressent pour notre trio de survivants, avec Honeysuckle en tête. Cette dernière s’impose clairement comme la figure centrale de l’aventure, quitte à voler un peu la vedette aux autres personnages. Le jeune Templeton parvient tant bien que mal à se faire une place, mais je n’en dirais pas tant de Matt, particulièrement effacé.


Le récit se heurte également à certaines limites, notamment en ce qui concerne la crédibilité des choix des personnages. Il devient vite nécessaire de faire preuve d’une certaine indulgence vis-à-vis des décisions prises par notre équipe de survivants. Certes, on peut comprendre l’urgence qui pousse l’héroïne à braver les intempéries, mais l’insouciance avec laquelle elle semble prendre des risques, sans véritablement mesurer les conséquences, frôle parfois le ridicule. Je resterai volontairement évasif pour ne pas gâcher l’intrigue, mais il est évident que certaines décisions ou réactions m'ont semblé discutables, voire un peu forcées.


Concernant la partie graphique, et bien que cela me coûte de l’écrire, le travail de Zoe Thorogood sur ce projet ne m’a pas paru à la hauteur de son talent habituel. À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression d’une artiste qui peinait à s’approprier un style qui ne semblait pas tout à fait le sien. Certains personnages m'ont paru assez rigides, comme s’ils manquaient d’épaisseur, tandis que quelques problèmes de perspective viennent alourdir l’ensemble. Quand je compare la finesse et la maîtrise de son dessin sur les sublimes planches de Billie Scott ou de Lonely at the Centre of the Earth (respectivement dessinées avant et après Rain), il est difficile de ne pas se poser des questions. J’imagine que le cahier des charges de cette « adaptation » n’était pas nécessairement exempt de toute contrainte.


Cela dit, il serait injuste de réduire son travail à ces imperfections, tant on trouve, ici et là, de véritables éclats de son génie. Certaines cases - souvent celles qui mettent en scène Honeysuckle - révèlent toute la créativité et l’énergie que l’on retrouve d’ordinaire chez Thorogood. C’est d’autant plus frappant que ces moments, d’une grande richesse graphique, rendent la comparaison avec les planches plus faibles particulièrement évidente. J’étais curieux de voir ce que cette jeune artiste ferait d’un script imposé et, au final, j’en ressors avec un sentiment plutôt mitigé.


En conclusion, je dirais que Rain est une œuvre un brin immature. Que ce soit sur sa forme ou sur son fond, il règne ce sentiment d’une bande dessinée qui aurait pu être plus que ce qu’elle est, comme une sorte de joyau que l’on aurait pas assez poli. Une œuvre qui, malgré de nombreuses qualités, laisse entrevoir un potentiel sous-exploité et qui peine à atteindre sa pleine maturité.


NB : Je trouve particulièrement plaisant de prononcer le mot « Honeysuckle ». Autant je n’appellerai jamais ma fille « Chèvrefeuille », autant « Honeysuckle », je trouve ça super stylé. Aussi stylé que le personnage de l’histoire qui porte ce nom. Voilà, ça ne sert à rien, mais je pose ça là :)

Yumiqote
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il y a 3 jours

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