Il s'agit d'un récit complet et indépendant, paru pour la première fois en 2010. Matt Kindt a tout fait : scénario, dessins, encrage, mise en couleurs (2 couleurs), sauf le lettrage réalisé par Steve Wands.
À Chicago, après une soirée bien arrosée, Sam rentre chez lui, l'esprit un peu embrumé. Il s'endort à 11h11. Le lendemain matin il se rend au boulot (infographiste retouchant des photographies de mondanités frivoles fréquentées par des célébrités, pour un grand magazine) avec un mal de cheveux tenace. Il lui faut un peu de temps pour prendre conscience que tout n'est pas normal. Les différents écrans diffusent des informations sur des attentats dans le pays, mais ce n'est que suite à une explosion dans un immeuble voisin qu'il prend conscience de la situation en voyant des débris et des défenestrés s'écraser non loin de lui. Il pénètre quand même dans le bâtiment pour s'assurer que Maria (sa copine) en est sortie. Sur place, il aperçoit Jan (la directrice de rédaction) encore à son bureau. Il la convainc de sortir au plus vite et l'accompagne. Ils se réfugient dans l'appartement de Jan pour y passer la nuit à l'abri. Le lendemain il se réveille dans son monde habituel, sans aucune des blessures occasionnées la veille. La même journée commence, mais dans le monde habituel, avec le traintrain quotidien d'un boulot alimentaire et abrutissant, d'une chef exigeante ayant du mal à supporter cet employé tire-au-flanc.
Matt Kindt est un créateur qui a commencé sa carrière de comics avec Pistolwhip en 2001. Il a ensuite réalisé 3 histoires d'espionnage partageant le même environnement : 2 Sisters (2004), Super Spy (2007) et The lost dossiers (2010). En 2009, il a réalisé 3 Story - The secret history of the giant man. Puis il a lancé une série continue en 2012 : MIND MGMT. Enfin en 2013, l'éditeur First Second a publié Red Handed - The fine art of strange crimes. Il a également travaillé pour Marvel et DC Comics en tant que scénariste.
Lorsque le lecteur découvre pour la première fois "Revolver", il peut éprouver un moment de déception devant les dessins qui donne l'apparence d'esquisses un peu lâches, pas forcément très jolies, avec seulement 2 tons de couleur un peu fades par séquence (différents d'un monde à l'autre). Il faut faire l'effort de dépasser cette apparence "amateur" pour se rendre compte que ce style est en adéquation avec la personnalité dépourvue de motivation du personnage principal. La narration séquentielle s'avère très fluide, les personnages ont un aspect très humain et très proche du fait de cette forme de spontanéité graphique, en fait travaillée. Matt Kindt n'a aucune difficulté à représenter tout ce que requiert le scénario, d'un open-space, à un parc de stationnement souterrain, en passant par une cuisine d'appartement, une bagarre brutale et sanglante, ou le crash d'un avion sur une maison de banlieue. Il y a une demi-douzaine de pleines pages et elles sont à chaque fois saisissantes. La première représente 3 personnes en train de tomber des hauteurs d'un gratte-ciel en une contreplongée vertigineuse depuis le sol. Le résultat prend aux tripes, sans aucun effet de voyeurisme, ou d'expressions horrifiées factices sur des témoins de la scène. Par contre le caractère naïf de quelques éléments (par exemple des bombes) peut déconcerter (même s'il y a une explication à la fin du récit).
De la même manière, Kindt est capable de saisir des expressions ténues et de les retranscrire avec justesse. Lors du repas chez les parents de Maria, Sam déprime et pose une question déplacée au père de Maria (avez-vous déjà tué quelqu'un ?). Celui-ci répond sans aménité, ayant fait la paix avec lui-même sur un moment difficile de sa vie pendant la guerre.
Une fois acclimaté à la partie graphique, le lecteur constate que Kindt a ajouté en bas de chaque page, des informations en train de défiler comme dans le bas de l'écran sur une chaîne d'information continue. En fonction de la séquence (dans le monde "normal", ou dans le monde "catastrophe"), les informations sont d'une nature différente, relative à la croissance et au succès dans le premier, une litanie sans fin de drames dans le second. D'un coté, ce dispositif requiert du lecteur une nouvelle adaptation de sa lecture pour trouver quand lire ces éléments dans la lecture de la page, de l'autre il renforce les thèmes abordés par Kindt.
Ayant consenti l'effort d'adapter son mode de lecture, le lecteur dispose d'assez d'ouverture d'esprit pour s'immerger dans le récit à 2 niveaux : le monde normal qui permet de découvrir qui est Sam et les aspects concrets de son manque d'ambition, et le monde "catastrophe" dans lequel Sam est plus dans l'action. Ce récit plein de suspense débouche sur une fin en bonne et due forme qui apporte une conclusion claire et des explications satisfaisantes. Très vite le décalage entre les 2 mondes fait apparaître un autre niveau de lecture, de nature thématique.
Le contraste entre les 2 modes de vie de Sam fait ressortir l'absurdité de son travail quotidien par comparaison aux conséquences immédiates de ses actions dans un monde où il faut survivre. D'un côté il participe à la perpétuation d'une industrie du divertissement hors de contrôle, dépourvue de sens, déconnectée de lé réalité quotidienne de l'individu ; de l'autre il aide à la survie de sa chef. Au-delà de cet aspect primaire, la volonté de Jan de créer un journal dans le monde "catastrophe" permet de retrouver de la valeur au travail de Sam, et de redonner du sens, une utilité claire au journalisme. Malgré tout dans ces 2 mondes, la vie de l'individu reste soumise à des forces sociétales arbitraires et incompréhensibles, qu'il s'agisse d'un Code du Travail imposé, ou de frappes aériennes imprévisibles. Cette incapacité à maîtriser son environnement conduit Sam à avoir 2 rêves de toute puissance dans lesquelles il est un superhéros mettant fin aux criminels (2 courtes scènes).
Cette juxtaposition de 2 modes de vie opposés fait également apparaître l'absurdité du matérialisme et du consumérisme, basés sur une course au meilleur salaire (gagner plus pour dépenser plus). Elle fait ressortir la fragilité et la futilité du rapport amoureux confronté à une remise en cause totale du mode de vie. De manière plus subtile, elle met en évidence l'arbitraire des relations entre individus, nées de rencontres fortuites, de circonstances fruit du hasard, et assujetties au rapport social (le rapport entre Sam et Jan changeant du tout au tout d'un monde à l'autre).
Ce récit aborde également un autre thème : celui de la motivation personnelle. Il apparaît à la fois par l'absence d'ambition de Sam, mais aussi au travers d'encart publicitaire pour un séminaire motivationnel d'un certain P.K. Verve. Rapporté aux bandeaux d'informations en bas de page, il pose la question du point de vue que l'individu peut porter sur son environnement et les événements survenant, entre optimisme et pessimisme, entre verre à moitié plein et verre à moitié vide.
Venu pour un simple récit dichotomique sur fond de fin du monde, le lecteur ressort avec une mise en perspective de la vie moderne pénétrante et éclairante. Matt Kindt ne cache pas son ambition d'auteur. Le lecteur pourra repérer une allusion à une station de radio qui renvoie à l'intention de l'auteur : Radio Libre Albemuth de Phlip Kindred Dick.